Le dernier soupir de La Poste
TEXTE: JACQUES NEIRYNCK
Depuis près d’un an, La Poste prend des mesures pour hâter sa disparition: organisation
de longues files d’attente, fermeture de bureaux, diminution des salaires, augmentation
des tarifs et surtout poignante vente de papeterie. Cela fait songer à ces vieilles dames
qui rognent sur la nourriture, vendent leurs derniers bijoux et se préparent à mourir
parce qu’elles en ont assez de vivre. Face à l’inéluctable, pourquoi tergiverser? Une fin
horrible ne vaut-elle pas mieux que des horreurs sans fin?
Le virus qui tue la poste aux lettres est le courriel. Chaque matin s’entassent dans notre
e-mail cent invitations à consommer sans ordonnance des médicaments frelatés, à
acquérir de fausses Rolex, à fréquenter de vraies prostituées, à souscrire de faux
placements qui sont de vraies escroqueries. Mais de ce magma émergent les deux ou
trois messages indispensables. On y répond par un texte d’une brièveté déconcertante:
«OK.» Pas de suscription. Pas de formule de politesse. Pas de signature. La
correspondance réduite au minimum du transfert d’information. Inutile d’emberlificoter
ce message de longues phrases qui posent des problèmes insensés d’orthographe et de
syntaxe. Le courriel ne coûte rien et il arrive instantanément au destinataire qui peut
répondre dans la minute.
Face à cette invention des ingénieurs, les postiers deviennent des héros sans emploi. A
quoi sert-il de déplacer à grand frais une enveloppe timbrée à travers le pays, voire à
travers le monde, en égarant forcément quelques plis, en prenant plusieurs jours?
Chaque année, le trafic du courrier postal diminue de deux pour cent. La Poste a décidé
de réagir par une campagne de publicité centrée sur le thème «Une lettre, le début d’une
histoire». Ulrich Gygi précise: «L’objectif est de susciter émotion et sympathie envers
La Poste.» Et la direction de se lancer dans un éloge romantique du pli cacheté:
«Souvent notre coeur bat la chamade à l’ouverture d’une lettre…»
Entre la lettre et le courriel, la concurrence est identique à celle qui opposa jadis la
diligence et la locomotive. La Poste parie sur la diligence. Elle évoque la nostalgie des
lettres d’amour sur papier rose, scellées d’un tampon de cire, arrosées des larmes de
l’auteur et de la lectrice, gardées au fond d’un tiroir en liasse entourées d’un ruban
parfumé. Tout cela est bien joli. Mais existe-t-il encore des jeunes gens romantiques et
des jeunes filles cloîtrées à la maison?
Si l’objectif de La Poste est de devenir un service public pour amants rétrogrades,
encore faudrait-il recréer les conditions du 18e siècle. Des filles au pensionnat, des
garçons à la caserne, des relais de poste, des diligences précédées par un postillon
sonnant du cor, du papier vélin et des plumes d’oie. Tout cela dans le parc du
Ballenberg où des enfants ébahis découvriraient Ulrich Gygi, déguisé en postier, lever
une boîte aux lettres reconstituée remplie de plis factices. La représentation serait
gratuite, mais le principal intéressé pourrait faire la quête à la sortie.