LA LETTRE

Que c’est beau, la photo

TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN

Il faut avouer le vice, je dois confesser le mal: j’aime la photo du Conseil
fédéral. C’est ainsi, extravagant, mais c’est ainsi et je te tiens entre mes
mains, photo, et je te tourne et je te scrute et je te parle comme à une vieille
amie. Et je te dis mon trésor, ma douceur, parce que j’aime te voir, chaque an,
sous un trait nouveau, une autre lumière, une mise en scène exprès. Et cette
année je te dis mon trésor, ma douleur parce que tu racontes tout, impudique
et malicieuse. Noire et blanche, comme en deuil, comme pour annoncer enfin
la couleur: «Regarde, chuchotes-tu, décrypte mon message. Tu vois, le collège
est un peu mort, il est un peu du passé; l’entente et la concorde sont un peu
oubliées, le débat pondéré est un peu dépassé, les subtiles variations de
couleurs sont un peu périmées. A présent il faut être tout noir ou tout blanc, il
faut du contraire, de la différence, des princes et des maudits, il faut des
plébiscites, des coups et des horions. Voilà pourquoi tu me vois ainsi, à la fois
contrastée et un peu surannée, empesée, vieillie et hors du temps, comme sur
ces photos de famille d’antan, comme avant, quand les choses étaient bien
plus subtiles mais qu’on les photographiait tout de même en noir et blanc.»
Comme dans ce monde d’hier en effet, comme avant la guerre, comme avant
Blocher. Comme quand on cherchait le compromis avant la victoire, comme
quand l’adversaire était parfois un ami. Je sais bien qu’il ne sert guère de se
rappeler, que ce monde est achevé, révolu, que nous l’avons répudié faute de
savoir encore l’aimer. Je sais bien, je regrette tout de même un peu. Et je
reprends la photo et je n’y vois plus qu’une grosse tache noire lisérée de blanc,
sept complets sombres et une chancelière et je me demande ce qu’ils
enterrent, ces huit-là, avec leur sourire un peu figé. C’est la démocratie de
consensus qu’ils envoient au tombeau. Alors je cherche le corps, les fleurs, les
mains jointes sur une poitrine sans souffle. Je ne vois rien. Juste Joseph Deiss,
sombre parmi les sombres, boy-scout béat, assis sur le cercueil que l’an
dernier il a lui-même cloué.

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