Anne-Marie Portolès, mon pigeon
TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN
Anne-Marie Portolès, ma chérubine, ma colombine, mon tendre
petit pigeon, c’est à toi que j’écris, mais ce que je te dis, je
pourrais le susurrer à chacun de tes pairs: toi et ceux de ta
confrérie, vous me faites du bien. Je n’y peux rien, c’est presque
jubilatoire.
C’est vrai.
C’est parce qu’il n’y a plus que dans ta corporation qu’on peut
s’offrir ça: tant de béate naïveté, de dolente candeur, de grave
innocence dans l’exercice d’une profession. Même dans la voirie,
on ne se permet plus – technicité oblige – d’embaucher les
décérébrés, les simplets et autres bas de plafond pour libérer un
peu les services de l’action sociale.
Heureusement, dans les rédactions sportives, on peut encore; et
c’est bien.
Tout de même, on se demande parfois si c’est vraiment viable,
des cerveaux comme ça, si c’est vraiment apte à remplir les
fonctions vitales? Par exemple, prenons l’histoire du Servette FC.
On vous annonce l’existence d’un mystérieux Austro-Libanais
disposé à cracher plus de 140 millions à fonds perdu et, sans
l’ombre d’une question, avec juste un conditionnel de
circonstance, vous relayez. Depuis quatre mois que les salaires
des équipiers ne sont plus payés, on vous annonce chaque jour
qu’ils le seront demain et, sans l’ombre d’un soupçon, vous
relayez. Un banquier, dont un Lausanne-Sport hélas failli se
souvient bien, vous signale depuis la plage de ses vacances qu’il
sauvera Servette par téléphone et, sans l’ombre d’un rappel
critique, vous relayez. On vous jure qu’un millionnaire espagnol
effacera l’ardoise servettienne pour l’amour du foot genevois et,
sans l’ombre d’une hésitation, vous relayez. Du reste, vous diton,
il viendra le week-end prochain, cet Espagnol, pour voir ses
protégés jouer et, sans l’ombre d’une incertitude, vous relayez.
Non, annonce-t-on, finalement il ne viendra pas, mais il a déjà
payé, voyez ce chèque et sans l’ombre d’un doute vous relayez.
A ce taux-là, Anne-Marie, toi et les tiens êtes au journalisme ce
que la page blanche est à la littérature: ça fait un peu peur parce
qu’on y écrit ce qu’on veut.
De la fiction surtout.