Varions nos poisons
TEXTE: JACQUES NEIRYNCK
1880! Année fatale durant laquelle on produisit pour la première fois
plus de sucre de betterave que de sucre de canne. Le sort de l’Occident
était scellé: le sucre bon marché entraîna obésité, caries et diabète. On
l’introduisit partout, dans la mayonnaise comme dans le ketchup. Les
consommateurs se moururent de trop de sucre. C’est ce qui arrive
toujours lorsqu’un produit de luxe se banalise. Les pauvres ont une
fâcheuse tendance à se gaver. Ils ont eu faim trop longtemps.
La chimie vint heureusement à leur secours. Dès 1879, la saccharine
fut inventée pour sucrer moins cher encore, sans calorie et sans carie.
Ce produit chimique devint l’édulcorant préféré des pensionnats, des
armées, des prisons, des couvents et des hôpitaux: une médiocre
illusion de douceur à bon marché pour tous les condamnés à
l’amertume. Il fallut attendre un siècle pour qu’on essaie la saccharine
sur des souris de laboratoires qui contractèrent des cancers. Sur les
hommes, on ne sait pas et on ne voulut pas savoir. On n’allait tout de
même pas faire de l’expérimentation humaine.
Aussi, dès 1960, le cyclamate remplaça la saccharine. Au bout de dix
ans à peine, un chercheur trop consciencieux réussit à démontrer
qu’elle produisait, toujours chez de pauvres cobayes, des
malformations congénitales et du retard sexuel. Aussitôt l’industrie
développa en 1981 un troisième édulcorant, l’aspartame, qui ne
donnait pas le cancer, qui ne déformait pas les bébés et qui ne rendait
pas impuissant. Instruit par les expériences antérieures, on le testa sur
des hommes. Catastrophe: ce produit chimique entraîne une baisse des
performances intellectuelles. Sur des cobayes on n’aurait rien
remarqué. Comme quoi rien ne remplace l’expérimentation humaine.
Le bilan de cette quête épique de l’édulcorant idéal est plutôt pénible.
Selon le produit choisi, manger sucré fait des trous dans les dents,
gonfle le bide, donne le cancer, rend impuissant, fabrique des fausses
couches ou rend carrément idiot. Une véritable malédiction. Comme
quoi la gourmandise est l'un des sept péchés capitaux. Il faut toujours
écouter les moralistes.
La cause est-elle perdue? Non. Si chaque édulcorant présente son petit
inconvénient particulier, une astucieuse combinaison permet de les
compenser. Soit un tiers de saccharine, un tiers de cyclamate, un tiers
d’aspartame et, pour faire bonne mesure, un tiers de vrai sucre. Le
tiers de saccharine déclenchera trois fois moins de cancers que le
produit pur. Juste assez pour soulager les comptes de l’AVS, sans trop
peser sur l’assurance maladie. Le cyclamate réduit le taux des
naissances, qui entraînent des frais stériles pour les maternités, les
crèches et les écoles. Quant à l’aspartame, il réduit le discernement
intellectuel de ceux qui risqueraient d’objecter à l'ingestion des deux
premiers produits. Et le sucre, direz-vous. Pourquoi le sucre en plus? Il
faut bien liquider les surplus agricoles et préserver une clientèle
minimum pour les dentistes.