SOS spermatozoïdes!
La banque de sperme du CHUV, l'unique en Suisse romande, connaît
la crise. Recruter le parfait donneur reste la délicate mission de son
responsable, le Dr Daniel Wirthner.
TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN
Tous les banquiers ne cartonnent pas. Le Dr Wirthner, médecin associé
à l'Unité de médecine de la reproduction du CHUV, peine à récolter
des fonds et faire fructifier sa banque de sperme. Car fini le temps des
queues d'étudiants – les «files», veut-on signifier ici – venus se faire
rémunérer la branlette au CHUV pour arrondir la fin de mois. Depuis
l'entrée en vigueur le 1er janvier 2001 de la loi fédérale sur la
procréation médicalement assistée (LPMA), l'anonymat des donneurs
n'est plus garanti. Le législateur ayant choisi de privilégier le droit de
l'enfant, les petites têtes blondes qui naissent d'un don de sperme
peuvent, 18 ans plus tard, exiger de connaître l'identité du père
biologique. Et théoriquement, d'aller sonner à sa porte: «Devine qui
vient manger ce soir?» Forcément, la perspective en refroidit plus
d'un. Et c'est la panne. Les donneurs ont diminué de moitié.
«Aujourd'hui, je tourne avec une petite quinzaine. Il m'en faut au
minimum huit de plus chaque année pour renouveler l'effectif»,
commente le Dr Wirthner. «Et ce n'est pas chose facile. Dès le premier
contact, je soumets la loi aux donneurs potentiels. Un sur deux, voire
trois, ne rappelle jamais.»
Alors, comment s'y prendre pour appâter l'éventuel donneur de
sperme? «Je compte d'abord sur vous.» Précision, peut-être? «Vous,
les médias.» Merci. «La presse, la télé...», rassure l'homme en blouse
blanche. «C'est le système du bouche à oreille. Si un reportage
sensibilise un homme à la souffrance d'un couple infertile par
exemple, celui-ci peut être amené à prendre contact avec nous et à
en parler autour de lui.» Se faire connaître du public, comme toutes
les banques finalement, c'est la première étape du recrutement des
donneurs. Puis très vite, il s'agit de faire le tri. Repérer les pervers, les
retardés mentaux, l'ado amateur de téléphones anonymes... «Je pose
quelques questions innocentes. Il faut quand même que je vérifie si la
personne a bien tout son discernement. Si le dialogue est sensé...
parce que des fois ce que j'entends, c'est pas triste!»
Vient ensuite le couperet de la fameuse loi. «Mais attention, prévient
le Dr Wirthner, j'explique bien que les droits du donneur sont
parfaitement protégés. L'enfant ne peut pas renier la paternité de
l'époux de sa mère et réclamer quoique ce soit au père biologique.»
Une banque suisse qui ne garantit pas le secret bancaire à ses clients,
culturellement, ça passe mal. Mais il y a encore plus dur à surmonter:
la banque du sperme pose des exigences en matière de provenance
des ressources! «Comme je dis toujours, je ne cherche pas du sperme
de très bonne qualité, je cherche du sperme de très, très bonne
qualité.» Et vous n'êtes certainement pas sans savoir, chers
messieurs, que la qualité de votre sperme a considérablement
diminué ces dernières décennies.
Dès lors, le parcours du donneur s'apparente au marathon des
spermatozoïdes jusqu'à la consécration de l'élu auprès de l'ovule
capricieux. On n'attend pas moins du capital spermatique qu'il ne
véhicule absolument aucun handicap génétique, aucun historique
pathologique, qu'il atteste d'une mobilité parfaite, d'une fluidité
impeccable et qu'il résiste à... six mois de congélation! «Ce n'est pas
donné à tout le monde.» Quatre donneurs sur cinq sont recalés.
«Certains sont déçus, mais la plupart d'entre eux comprennent bien
que l'exigence est grande et que ce n'est pas parce que leur sperme
ne convient pas à une insémination qu'il est pour autant de mauvaise
qualité.» Maigre consolation pour les perdants.
L'élu, lui, continue son chemin. Sous le couvert d'un surnom –
«Astérix, Obélix ou que sais-je encore» –, il se pointe une fois par
semaine (et à quarante reprises pour un maximum de rentabilité) à
l'étage des laborantines, y déverser ses liquidités dans une pipette.
Celles-ci – les laborantines, pas les liquidités – s'autorisent parfois un
commentaire élogieux auprès du Dr Wirthner: «Oh! Ben, tu nous en as
dégotté un beau cette fois!» Et parfois elles ne disent rien.
«Lorsque j'attribue le sperme à un couple, je ne sais moi-même
absolument pas qui est le donneur.» Sur la pipette figure un numéro
de dossier auquel on a associé les caractéristiques déterminantes:
couleur des cheveux, des yeux et de la peau; poids, taille et groupe
sanguin. On ne saura rien de plus. Le Dr Wirthner assure une
protection optimale à ses élus: «A moins que ce soit pour une grande
émission qui puisse me ramener d'autres donneurs, je ne sollicite pas
mes propres donneurs. Je veux les épargner au maximum.» On
apprendra au mieux qu'ils proviennent d'une classe sociale plutôt
élevée, «bien que je compte aussi un employé de la voirie» et qu'ils
sont Suisses à 98%. Leur motivation? «Il y a ceux qui ont été
confronté à la problématique de l'infertilité des couples dans leur
entourage. Ils connaissent cette souffrance et ont donc envie d'aider.
Ensuite, il y a ceux qui sont des donneurs universels. Ils donnent déjà
leur sang et finissent par se mettre au don de sperme. Enfin, il y a
ceux qui se disent: "Je n'aurai jamais d'enfants parce que je suis un
baroudeur, mais quand même, j'aimerais bien qu'il reste quelque
chose de mon patrimoine génétique dans ce bas monde."»
Rien sur leur QI, ni sur leur physique. «Ce sont des données tellement
subjectives, elles ne rentrent pas en ligne de compte.» N'en vient-on
alors jamais à culpabiliser lorsque l'on attribue un élu au physique
particulièrement désavantageux à un couple fringant? Sourire. «Non,
sérieusement. Je fais simplement attention de ne pas donner un blond
aux yeux bleus à un couple de type méditerranéen.» Et si vous
attribuez par erreur le sperme d'un Noir à un couple de Blancs? «Je
n'ai pas de donneurs d'ethnie d'Afrique noire. C'est probablement
culturel. La masturbation est mal perçue dans certaines cultures. Mais
j'ai un Asiatique disponible.»
L'aventure du don de sperme est scellée par une procédure juridico-
administrative que le Dr Wirthner affectionne tout particulièrement.
«D'une lourdeur... Pas étonnant qu'on soit les seuls à gérer une
banque de sperme!» Chaque cas de transplant – ça vaut même pour
le sperme – requiert une autorisation du médecin cantonal. C'est au
moins cinq formulaires. Puis, tradition bancaire oblige, le surnom du
donneur (encore un formulaire), transformé en un deuxième surnom
(un autre formulaire), puis en un numéro (va pour un troisième), est
soigneusement inscrit dans un dossier (eh oui), précieusement gardé
dans un coffre-fort. Tandis que, conformément à la loi et suivant une
procédure précise, une enveloppe strictement confidentielle
contenant les coordonnées du donneur – une autre comportant celles
du couple receveur – est envoyée au chef de service de l'Office fédéral
de l'état civil.
Epuisé, Docteur? «Oui, c'est fatigant, on ne peut jamais se reposer sur
ses lauriers.» Pas tenté d'alimenter vous-même de temps en temps
les pipettes de la banque, histoire de vous décharger un peu? «Moi?!
Ça ne va pas, non? Et puis ensuite je me retrouverais devant les
couples qui reçoivent mon propre... Non, impossible! Je n'ai jamais
envisagé une chose pareille.»
Une adresse pour ceux qui voudraient tenter l'aventure du don de sperme ou tout simplement en savoir plus:
www.umr-cpma.ch