SPÉCIAL TÉLÉJOURNAL

1: L'absence de ligne rédactionnelle

Exposé froid sur l'état du monde ou gueulante d'Oscar au café du Commerce
de Tolochenaz? Le TJ ne choisit pas, il ne sait ni ce qu'il veut être, ni à qui il
parle. Comme un bouchon de pêche sans ligne, il flotte. Il fait de «tout un peu»,
comme dirait ma grand-mère. Ce professionnel des magazines témoigne: «J'ai
le sentiment que je vois toujours le même TJ, sans pouvoir dire pour autant ce
qu'il est. Comme si on ne s'y posait plus de question depuis longtemps.» La
place du local, de l'international, celle de l'enquête, l'exigence du scoop, la part
de fait divers, de la culture, l'identité face aux journaux des autres chaînes?
Vous pouvez toujours poser la question, il n'y aura personne pour y répondre.
Cette journaliste témoigne: «S'il neige, on filme la neige, c'est tout. Personne
ne nous recommande un angle ou discute de celui qu'on pourrait proposer.
Personne n'exige d'enquête. Il y a beaucoup de chefs, mais je manque de
chef.» Un correspondant cantonal assure: «Peu importe ce qu'on dit. Jamais
aucun de mes sujets n'a été refusé, ni même vraiment critiqué. Il faudrait avoir
tué père et mère pour être éjecté.» Une mollesse encouragée par le système: à
partir du moment où le présentateur n'est pas chef d'édition, il peut se
déresponsabiliser du contenu du menu, juste servir les plats. Il y a bien des
débriefings après les émissions, mais tout le monde y est copieusement
satisfait. Au sommet de la pyramide du bonheur trône le rédacteur en chef,
André Crettenand. Son surnom résume à lui seul la mollesse ambiante: on
l'appelle Dédé le chimique «parce qu'il dissout tout ce qu'il touche».

2: L'obsession du micro-trottoir

Bagdad, Chemin-Dessus, Auschwitz ou Washington, même topo: on tend le
micro. Poil au dos. Dans le jargon, ça s'appelle un micro-trottoir. Dans la réalité,
ça naît d'un matin blême, tu ne te la sens pas trop, t'as le cerveau qui
vasouille, ton chef qui glandouille, tu vas te planter sur un trottoir – si possible
pas trop loin, fait froid – pour demander à madame Michu si elle a plus d'idées
que vous. Plus douanier que journaliste: «Qu'avez-vous à déclarer?» «Ils font ça
parce qu'ils n'ont pas de point de vue», résume ce correspondant atterré.
Relayé par un vieux de la vieille: «Si leur rôle ne les intéresse pas, s'ils n'ont
pas envie d'interpréter le monde, qu'ils démissionnent, ça revient au même.»

3: La panne d'écriture télévisuelle

Une image prétexte, un petit coup d'interview, une re-image large, un re-bout
d'interview. Les mots font doublon avec l'image, sans chercher à créer ni
tension, ni complémentarité. Comment monter un sujet pour le téléjournal? Tu
fais comme à la radio, tu rajouteras de l'image après, mais c'est bien parce
qu'il le faut. L'écriture télévisuelle, la mise en scène des sujets, le sens de la
dramaturgie se sont perdus dans les limbes de l'histoire. Certains assurent que
les modules d'une minute trente sont «trop courts» pour la créativité. Sauf que
toutes les autres TV y arrivent. Cette journaliste des magazines regrette:
«Devant un sujet TJ, je ne me dis jamais: "Super, comme il a monté ça,
pourquoi n'y avais-je pas pensé?" Ça ne me sert jamais de modèle.»

4: le jeunisme

La rédaction du téléjournal est composée entre autre d'une armada de jeunes
journalistes fraîchement émoulus de l'université. Ce ne serait qu'une honorable
option si l'engagement de ceux-ci était contrebalancé par la présence de
journalistes qui ont davantage de bouteille. «Plus on travaille dans l'urgence,
plus on devrait avoir de l'expérience», insiste ce producteur. Mais dans la
réalité quotidienne, c'est tout l'inverse. Et puis, charme de l'image, «le média
TV donne très vite l'impression d'être bon. On met un commentaire sur une
image et on croit qu'on a fait un bon sujet». Il y a ceux qui s'en contentent et
d'autres qui ont le désagréable sentiment de piétiner. Comme le décrit cette
journaliste: «Une fois qu'on a taillé son outil, on aimerait pouvoir passer au
stade supérieur, augmenter la qualité de ce qu'on fait, mais ce n'est pas
possible. On manque de mentors, de références.» La multiplication de jeunes
clones du même niveau aplatit l'ensemble, interdit toute aspérité ou
distinction, empêche aussi la spécialisation, comme en témoigne cette
monteuse: «Il n'y a plus de compétences particulières, juste des journalistes
mous qui couvrent un jour le Grand Théâtre, le lendemain le Servette FC.»

5: la fuite vers les magazines

De la honte. Voilà ce que ressentent les recrues du TJ. Travailler pour l'info
quand on est à la TSR, c'est un peu s'infliger un steak-frites au Café de la Gare
pendant que ses camarades s'empiffrent d'un velouté léger aux jeunes
poireaux en consommé léger à l'osciètre, chez Philippe Rochat. On ne monte
pas au TJ, on y descend. L'info, par culture, par tradition c'est le pensum, la
pénitence, là où il arrive d'expédier les journalistes dont on ne sait que faire ou
qui sont en attente d'être envoyés vers le haut, vers le paradis, le saint des
saints: les magazines. Ah les magazines! Là où le journaliste fait fonctionner
son cerveau, là où il pense, là où il crée, là où en un mot comme en mille, il
EST. Aux magazines, les sujets ne font pas ce damné calibrage d'une minute
trente comme au TJ, mais 52 minutes dans le meilleur des cas. Au TJ, on tente
donc de rester le moins possible. Perception qui explique sans doute l'humeur
morose de plusieurs des personnes que nous avons rencontrées. Mais aussi
leur envie de déserter au plus vite. «Comment voulez-vous faire un sujet de
qualité quand vous savez que vous n'allez pas rester dans une émission plus de
quatre mois? Quand vous prenez à peine le temps d'apprendre?», commente
cet ancien producteur de la TSR. Dans l'idéal, «il faudrait que les journalistes
soient obligés d'y rester quatre ans, de manière à ce qu'ils aient envie de
défendre la qualité du produit, qu'ils s'y identifient», note cette productrice.
Prend-on soin d'une salle d'attente? Jouit-on d'être dans une antichambre?
Non? Eh bien imaginez que le TJ n'est pas grand chose d'autre aux yeux de la
grande majorité des journalistes de la TSR et vous comprendrez que la qualité
s'en ressente.

6: L'allégeance au roi mou

«Oui Gilles, bien Gilles», les murs du seizième étage se renvoient les
gentillesses molles comme au royaume de Teletubbies. Le seizième, c'est
l'étage de Gilles Marchand, le directeur qui avait été élu pour apaiser la Tour.
Et qui a si bien compris son rôle qu'il apaise partout, c'est fou ce qu'il apaise.
Même le taux d'audience en est tout apaisé. A tous les étages, les lieutenants
agissent dans le même esprit, ne serait-ce que pour trancher avec la
génération des pionniers, plus criseurs: «Quand un vieux professionnel part, on
lui fait un apéro et "au revoir". On ne l'utilise même pas pour nous former»,
regrette ce stagiaire. Le choix du calme aussi pour sortir de la période Philippe
Mottaz, ex-rédacteur en chef, sulfureux au point de faire fuir les fortes têtes.
«Avec lui, c'était Grozny, maintenant au moins on se parle, c'est déjà ça.» La
TV de Marchand campe un univers d'autosatisfaction replète. Une mécanique
fascinée par ses propres rouages, passionnée par la complexité de l'appareil,
tolérante avec l'impossible, la lenteur. Tout un système persuadé qu'on n'arrive
à rien par à-coups, qu'il faut laisser du temps au temps. La vraie satisfaction
«manageuriale», c'est de réussir à déplacer un chef en l'échangeant contre un
autre, sans faire de drame: le «manège enchanté» comme dit cette journaliste.
Une hiérarchie où les responsables techniques sont de plus en plus valorisés
par rapport aux cadres journalistes. Avec un service de presse à l'avenant:
pléthorique, hypersensible aux critiques, et baigné dans la paranoïa: «Pourquoi
vous voulez ce chiffre, cette photo, cette cassette?»

7: Les chiffres

Fini de rire: pour le TJ, la sanction est sévère, même si elle est niée par le
responsable de l'information. Entre 2002 et 2004, le téléjournal a perdu 3% de
parts de marché (de 58.6% à 55.5%). Or, dans le même temps, toutes les
autres émissions de l'info ont conservé un bel équilibre quand elles n'ont pas
dévoré des points à la hausse comme Classe Eco: de 35.1% à 41%. Mais le plus
rude sans doute et de constater que dans la maison soeur, à la Radio suisse
romande, Pascal Décaillet et son émission Forums – qui se bat dans la même
cour informative que le TJ – ne cesse de glaner des admirateurs. De 42% de
part de marché, l'émission arrive à 46.1 en 2004. Tous les professionnels de
l'info télévisée interviewés par Saturne, TOUS nous ont confessé préférer
s'informer à la radio plutôt que de subir les langueurs du 19:30.

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