«Le TJ est inregardable»
Philippe Mottaz, directeur de la société média Anyscreen, a été rédacteur en
chef du TJ et directeur de l'information à la TSR.
Vous êtes un passionné de TV, regardez-vous le TJ?
Non, j'écoute Forums, sur la Radio suisse romande. Le TJ ne m'informe plus, il a
abandonné toute ambition de jouer un rôle d'importance dans le paysage
médiatique romand. Si c'était de la cuisine, ce serait immangeable. C'est assez
affligeant.
Quel est le problème?
Je crois que, très profondément, la hiérarchie du TJ n'aime pas la télé, ne
comprend pas ce qui en fait la valeur. Dans l'écosystème médiatique actuel,
c'est la spécificité même de la TV qui la distingue: le son, l'image, l'émotion.
J'observe une incapacité à traduire les événements en langage télévisuel. Et je
ne dis pas cela parce que je l'ai dirigé et que j'aurais des regrets.
Vous êtes sûr?
Oui, maintenant je fais d'autres choses, je conseille la télé canadienne,
française et d'autres; tout va bien. Mais c'est que j'aime l'info et que je n'y
trouve plus mon compte sur la TSR.
Alors qu'est-ce qui devrait changer?
Le TJ s'affaiblit parce qu'il ne développe pas une stratégie claire sur l'actualité
en télé aujourd'hui. Les journalistes qui y travaillent n'y trouvent pas un terrain
d'expression cadrée.
A quoi le voyez-vous?
Deux jours après le tsunami, j'ai été choqué. Au journal de midi, la
présentatrice a traité le sujet en quatre minutes, du bout des lèvres. Elle
n'avait pas l'air de mesurer l'importance de ce qui se passait. L'autre soir, lors
des chutes de neige, après une journée folle à Cointrin, pourquoi ne pas être en
direct de l'aéroport? Il y a une incapacité à jouer la carte de l'immédiateté. Une
incapacité au saisissement. Cette tiédeur charrie le plus grand nombre et lime
les talents.
Pourquoi si peu de journalistes ont-ils envie d'aller travailler au 19:30?
Parce que la TSR ne s'est pas construite sur la culture de l'actualité mais sur
les magazines, travailler aux news est toujours perçu un peu comme maudit. Je
pense pour ma part que les news, avec leur exigence de concision dans la
rigueur, appartiennent aux formes nobles de la profession.
Au fond, si le TJ est moins bon, est-ce grave?
Oui, parce que cet espace de TV avec l'impact qu'il peut avoir n'a plus
l'ambition d'être à la fois le reflet filmé et le projet de la société dont il parle.
Parce qu'aujourd'hui lorsqu'on regarde Le 19:30, ce n'est plus possible de
sentir ce pays battre, ses nouveaux acteurs émerger. Et puis, c'est grave parce
que tout de même, la TSR fonctionne avec de l'argent public et que dans ce
sens, nous tous sommes en droit d'avoir des exigences de qualité.
Propos recueillis par Béatrice Schaad et Ariane Dayer