L'ÉDITORIAL

Brûlant désir
de bûches

Ariane Dayer

Ils vont par deux, toujours, comme la peste et le choléra. Harnachés
de partout, casquettés jusqu'aux dents, une main sur la ceinture,
l'autre sur la machine à imprimer les amendes. Les agents bûcheurs
ont envahi nos villes. Deux chiffres: 51 000 p.-v. collés à Fribourg en
2004 pour 37 000 habitants, une contravention chaque cinquante
secondes à Genève. Ce n'est plus du zèle mais de l'acharnement.
Psychopate.
Un bonheur ne vient jamais seul. Au gonflement des bataillons de
contractuels répond l'oedème administratif: la chaîne n'arrive plus à
suivre et il y a des lieux où, tout bien compté, les revenus
supplémentaires sont avalés par les dépenses. Bonjour la logique. Les
politiciens, de gauche et de droite, ne s'arrêtent pas à ce genre de
calcul, enivrés par leurs nouvelles brigades. Sans recul, sans réflexion
sur ce qui est, en fait, un choix de société. Ça veut dire quoi, l'option
du tout au flic? Ça va où, un pays stationné sur les problèmes de
stationnement?
Côté citoyen, bien sûr, la grogne monte. Mais elle est minime par
rapport à l'ampleur du phénomène. Nous râlons, mais nous sommes,
au fond, des bûchés consentants. Petit à petit, nous avons accepté
que la voiture soit la cible de toutes les punitions divines. C'est
tellement plus simple de savoir par où effacer ses péchés, plutôt que
de traîner une culpabilité vaste, informe et lancinante. Je n'en fais pas
assez pour l'environnement, le voisin, les pauvres, les chômeurs, le
tiers monde? Allez, je vais payer cette amende, ce sera toujours ça de
civique.
Tremplin de nos actes de pénitence, la voiture devient, du coup, objet
de comparaison, de dénonciation, témoin de moralité. Je suis meilleur
parce que j'en ai une plus discrète que toi. Preuve de cette nouvelle
citoyenneté par la bagnole, le Conseil municipal de Genève, sentant
qu'il ne parvenait pas (encore) à interdire les 4 x 4, a envisagé de
coller systématiquement sur leur pare-brise un «appel au civisme».
Halte! Ras le bol des fantasmes de contractuelles, des rêves
pervenches. Si les politiciens veulent retrouver une autorité, qu'ils la
cherchent dans l'ampleur des visions plutôt qu'en multipliant les
amendes. Aujourd'hui, leurs bûches cachent la forêt.

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