Achète deux pare-chocs
TEXTE: JACQUES NEIRYNCK
Comme le tonneau des Danaïdes, la voiture est un gouffre
financier sans fond. Pendant longtemps, ces points faibles
étaient bien connus: le démarreur silencieux, la batterie à
plat, le pneu crevé, le radiateur percé, le carter fêlé, la
soupape grillée, la carrosserie rouillée. Toutes ces
occasions de passer au garage appartiennent au passé. Le
progrès de la technique les a supprimés. Même l’entretien
ne doit plus se faire que tous les 15 000 kilomètres.
Cela soulève un problème insoluble: que vont devenir les
garages? Si les voitures deviennent fiables, au point qu’il
ne faille plus les réparer, que reste-t-il comme ouvrage à
répartir entre les zélés mécaniciens? D’autant que les
pouvoirs publics, saisis d’un subit accès de vertu,
répriment les moindres excès de vitesse ou de boisson. A
quoi sert un garage si des voitures increvables n’ont
même plus l'opportunité de se démolir mutuellement?
Ainsi font la technique et le droit. Leurs bienfaits pour les
uns sont autant de méfaits pour les autres.
Voici une dizaine d’années, un petit génie du marketing a
eu une idée: supprimer les pare-chocs. C’est-à-dire
abandonner les pare-chocs d’antan, chromés et nickelés,
fabriqués spécialement comme l’indiquait leur nom pour
parer aux chocs. Dans un parking, ils permettaient de se
ranger au plus près en travaillant au son. Deux pare-chocs
de haut lignage s’entrechoquaient gaiement pour indiquer
au conducteur qu’il était à bout de course. Faits de métal,
ils ne redoutaient ni la percussion ni le frottement. Le
reste de la voiture tombait en ruine bien avant que ne
défaillent les pare-chocs.
L’idée géniale consiste à remplacer ces accessoires utiles
par de simples morceaux de carrosserie en plastique
fragile recouverts de peinture. Le moindre choc les
défonce, le moindre frottement éraille la peinture. Dès
qu’il y a carambolage, l’absence de véritables pare-chocs
laisse la carrosserie sans défense. Des voitures
increvables sont dotées d’un accessoire débile, destiné
non plus à les protéger mais à être repeint ou remplacé
régulièrement. Dans le monde, des dizaines de milliers
d’emplois ont été maintenus ou créés grâce à ce simple
concept, dont nous ignorerons sans doute toujours l’auteur
méritant. Il y a des Prix Nobel qui se perdent.
Bilan de l’opération: au bout de quatre années de service
d’une voiture ordinaire, les factures de réparation des
pseudo-pare-chocs dépassent celle de l’achat de la
voiture. En somme, maintenant que tout ce qui est entre
les pare-chocs est indestructible, la seule, l’ultime
ressource fut de dégrader le contenant afin de compenser
l’extravagante qualité du contenu.
Aussi lancé-je un appel. Je cherche deux pare-chocs. Des
vrais, de la vieille école. Peu importe ce qui se trouve
entre ces pare-chocs, pourvu qu’il y ait un moteur, des
roues et un volant, de quoi se déplacer. Je ne requiers ni le
lecteur CD, ni l’allume-cigare, ni le lève-glace électrique. Je
réclame juste deux pare-chocs. Est-ce trop demander?