LE PORTRAIT

Eh, ça a de l'honneur, peuchère, un pêcheur!

Depuis sept ans, Jean-Claude Bianco se fait traiter de menteur. Il
a beau être Marseillais, il n’aime pas ça. Le 15 mars, l’homme qui
a retrouvé la gourmette de Saint-Exupéry devrait être lavé de
tout soupçon.

TEXTE: BÉATRICE GUELPA

Tous les matins, Jean-Claude Bianco, 61 ans, répète le même
rituel. Il descend la route qui serpente dans les collines jusqu’au
parking de Sormiou, grimpe dans son cabanon, allume la lampe à
gaz et se fait un café sur le réchaud. Puis, il rejoint sa barque
bleue et part lancer ses filets – cousus main – au large de la
calanque où, le 7 septembre 1998, il a retrouvé le bout de caillou
qui allait changer sa vie.
Jean-Claude Bianco, le Marseillais, n’habite pas Sormiou, parce
que sa «compagne» n’aime pas les lampes à gaz, les jerricanes
d’eau à porter et les cafés instantanés préparés sur des
réchauds. Mais toute sa vie est là. Dans cette cabane coupée du
monde, sans eau ni électricité. Près de ce lit à l’ancienne en bois
sculpté, trop large pour la maison, et de ces photos punaisées sur
les poutres, souvenirs trophées d’un pêcheur devenu star.
Tout commence le 7 septembre 1998. Ce jour-là, la vie de Jean-
Claude Bianco, patron pêcheur, propriétaire de L’Horizon, un
chalutier de 25 mètres, croise celle d’Antoine de Saint-Exupéry,
disparu en mer le 31 juillet 1944. Entre les maquereaux et les
merluchons, son second, Habib Benamor, tombe sur un bijou pris
dans une concrétion. Il s’apprête à le rejeter à la mer – «C’est
même pas de l’or» - lorsque Jean-Claude Bianco se met à
l’examiner de plus près: il déchiffre un prénom, «Antoine»,
comme son deuxième nom, puis un nom de famille «St-Exupéry»,
enfin une adresse, «c/o Reynal&Hitchcok, 386, 4th Ave.NYC USA».
Le pêcheur ne sait pas qu’il s’agit de celle de l’éditeur américain
du Petit Prince, mais il connaît Saint-Exupéry. Et se frotte les
mains: «Ça fera un beau cadeau pour mon petit-fils», pense-t-il
d’abord. Avant de se raviser: «C’était Saint-Ex, quand même!»
Jean-Claude Bianco prend donc contact avec Henri-Germain
Delauze, patron de la Comex, une société spécialisée dans les
recherches sous-marines. Les deux hommes décident de ne pas
ébruiter l’affaire avant d’avoir retrouvé l’épave de l’avion de
l’écrivain. C’est parti pour un mois et demi et une bonne centaine
de kilomètres carrés de ratissage sous-marin. En vain.
L’opération top secret à 1 million d’euros se solde par un échec.
Et une remise au pas de la justice. Car, le 27 octobre, le journal
La Provence annonce la découverte: il y a eu une fuite, boudiou!
Et les chasseurs de trésors sont priés de rendre la gourmette aux
autorités.
L’histoire et la bouille du pêcheur font aussitôt le tour du monde.
Le cabanon de Jean-Claude Bianco est assailli par des journalistes
du monde entier. «Tout est là-dedans!» dit-il fièrement, en tapant
de sa paume deux gros classeurs débordant de coupures de
presse dans toutes les langues, du russe au japonais, du coréen à
l’espagnol.
Sur le visage plissé à la Pagnol du pêcheur, la fierté est soudain
nettoyée par un reste de colère. «A partir du moment où les
héritiers ont été mis au courant et ont récupéré la gourmette, un
doute sur son authenticité a commencé à planer, faisant de moi
un faussaire», grogne Bianco. Le conte de fées vire au
cauchemar.
La famille de Saint-Ex «kidnappe» le bijou en train d’être
expertisé par le Musée du Louvre. Puis lance la rumeur, via la
presse: le pêcheur est un menteur. Traduit en tchatche
marseillaise, cela donne: «Eh, Jean-Claude, tu peux pas me
graver une gourmette vite fait? J’ai un baptême dimanche!» Ou
encore, à ses filles qui n’osent plus mettre un pied sur le Vieux-
Port: «Alors, votre père donne dans la bijouterie maintenant?»
Avec l’accent, et la mine sérieuse du blasphémé qui
l’accompagne, c’est irrésistible. Mais, sur le moment, Jean-Claude
Bianco vit un enfer. «Il y a eu des périodes où, franchement,
j’aurais préféré ne rien avoir trouvé du tout. Tu parles d’un
trésor! Parce que ça remue. Moi, je suis un honnête pêcheur et,
tout à coup, on me traite de faussaire. On m’accuse d’avoir tout
inventé, moi!»
Où l'on apprend que Delon a du bide
Les accusations sont dures à encaisser, mais le pêcheur a attrapé
le virus. Obsédé par Saint-Ex, il lit tout et se spécialise dans
l’interprétation des signes du destin pour y trouver une logique:
«Mon chalutier, L’Horizon, porte le même nom que la pension de
Saint-Raphaël où il a écrit Vol de nuit, lâche-t-il d’un air entendu.
Et puis, ce jour-là, sur le bateau, il y avait les trois religions, des
chrétiens, des juifs et des musulmans…»
Jean-Claude Bianco, patron pêcheur, fils de mareyeur, est
désormais projeté dans des mondes inconnus. Pas forcément
littéraires. Il goûte aux médias, aux intrigues des chasseurs de
trésors, à la puissance du pouvoir. Et bientôt découvre l’univers
de la justice. En 2000, après deux ans de sarcasmes, il attaque
les descendants de Saint-Exupéry. A la grande, en engageant Me
Collard, l’une des stars du barreau français. «Elle est quand
même incroyable cette histoire, non?»
C’est le moins que l’on puisse dire. Et elle n’est pas terminée.
Car, menteur ou pas, le pêcheur qui avait une gueule a
désormais aussi un nom, que les producteurs de la série Fabio
Montale, adaptation des romans de Jean-Claude Izzo, ne ratent
pas.
Lorsqu’ils tournent quelques épisodes dans la calanques de
Sormiou, c’est vers Jean-Claude Bianco qu’ils se tournent pour
jouer les doublures d’Alain Delon dans les scènes de navigation.
«Quand ils m’ont demandé si je ne voulais pas faire la doublure
de Delon, je leur ai dit: «Vous vous moquez de moi! Regardez
moi bien! Avec mon gros ventre et ma boule à zéro, vous croyez
vraiment que je ressemble à Delon?» Mais ils ont insisté.» Et voilà
le pêcheur transformé en Alain Delon, par la magie d’une
perruque, d’une veste et d’une paire de mocassins.
Où l'on apprend le test du «effebiaille»
Pendant qu’il passe son temps à gronder son «clone» parce qu’il
s’emmêle des pieds peu marins dans les cordages, le pêcheur
oublie l’affaire de la gourmette.
Mais loin des projecteurs, un plongeur marseillais continue de
fouiller le fond des calanques. Luc Vanrell, 41 ans, a toujours cru
à l’honnêteté de Jean-Claude Bianco, alors il multiplie les
plongées à la recherche de l’épave de l’avion de l’écrivain. Et finit
par trouver: en mai 2000, il a localisé les débris, éparpillés à 80
mètres de profondeur au large de l'île de Riou. Mais, comme
Bianco deux ans auparavant, sa découverte est saluée… par de
nouvelles accusations. C’est un «violeur de tombe», clame la
famille de Saint-Ex! Qui fait tout pour empêcher le plongeur
tenace de remonter les pièces de l’avion à la surface.
Ce que les descendants craignent par dessus tout? Casser le
mythe de la disparition de l’auteur du Petit Prince (30 millions de
copies depuis 1945, 160 traductions). A la veille du centenaire de
la naissance de l’écrivain (né le 29 juin 1900 à Lyon), ils
redoutent que ces découvertes ne finissent par raviver la thèse
du suicide du héros de l’Aéropostale, que les chefs de la
Résistance jugaient trop vieux pour piloter lors de la Seconde
Guerre mondiale.
Résultat, Luc Vanrell doit attendre dix-neuf mois pour que sa
déposition soit simplement enregistrée par l’administration!
C’est seulement en octobre 2003, fort de la levée de
l’interdiction de plonger sur le site, qu’il commence à remonter
les débris du Lightning P-38. Des pièces finalement authentifiées
le 7 avril 2004, grâce au chiffre 2734, gravé sur le
turbocompresseur. Le plongeur a réussi à sauver l’honneur du
pêcheur. Seulement tout le monde s’en moque… Comme de
l’examen mené par le FBI lui-même sur la gourmette, en 2003.
«Les conclusions des Américains, on me les a lues, car je ne parle
pas l’anglais. Paraît qu’ils disent que le métal n’a pas été vieilli et
que la calligraphie correspond à celle de l’époque. Mais, tant
qu’on n’avait pas retrouvé l’avion, il y avait un doute!» lâche
Bianco.
Le 18 juin 2004, les héritiers prennent acte. Toujours fâchés. Et,
le 4 janvier, tous les acteurs de cette galéjade se retrouvent
devant le Tribunal de Fréjus, pour la fin de la procédure entamée
quatre ans plus tôt par le pêcheur. «Tout ce que je voulais, c’était
des excuses!, dit le Marseillais. Me Collard a lu une lettre au juge
disant que j’abandonnais toutes poursuites si les héritiers
reconnaissaient l’authenticité de la gourmette.» Ce qu’ils ont
refusé de faire, malgré les preuves, histoire sans doute de ne pas
perdre la face. Pour tout dédommagement, les descendants de
Saint-Exupéry, ce jour-là, ont proposé au pêcheur de l’inviter lors
de l’inauguration d’un éventuel musée à la mémoire de l’écrivain.
Jean-Claude Bianco n’a pas apprécié. Il réclame maintenant
13 000 euros de dommages et intérêts. Comme quoi prendre les
pêcheurs pour des couillons, au bout d’un moment, cela se paie…
En attendant le verdict le 15 mars, il continue de traquer les
signes: «Le jour du procès, on devait passer à 14 heures et on ne
nous a pris qu’à 19 heures, alors on a été boire un coup. Je
pousse la porte d’un tea-room. Devinez comment il s’appelait? Le
Petit Prince! Vé, ça ne s’invente pas, des choses pareilles!» Non,
c’est un destin.

Envie de réagir? courrier@journalsaturne.ch