SPÉCIAL AMENDES

Amendes: halte à l'hystérie du poulet!

Partout en Suisse romande, les pare-brises sont matraqués par les
bûches. Mais les municipalités sont dépassées par leur propre folie. Le
système implose.

TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN ET BÉATRICE SCHAAD

Cette fois, la ligne blanche est passée, on goge dans l'absurde. De la
pluie d'amendes, on est passé à l'avalanche, de la simple remise à
l'ordre au tir au canon, de la surveillance à la persécution. Pour la
seule année 2004 à Fribourg, la petite compagnie de huit contractuels
a collé 51 000 amendes dans une ville qui compte 37 000 habitants,
nourrissons, culs-de-jatte et grabataires inclus. A Lausanne, il y a eu
tellement d'amendes qu'on n'a pas encore fini de les compter. Tandis
qu'à Genève, d'après les calculs de L'Hebdo, une bûche est tombée
sur un pare-brise toutes les 50 secondes, pour un total de 600 000
amendes. Surtout, surtout ne rater personne, jusqu'au pasteur de la
cathédrale de Genève, Bill MacComish, qui déchargeait sa robe et qui
s'est fait coller, l'espace de ces quelques saints instants.
Lutter contre le dépassement de stationnement est devenu, comble
de l'arnaque, l'officieuse priorité financière des petites et grandes
municipalités de Suisse romande. Un peu comme si ce combat avait
passé à 200 kilomètres à l'heure devant le chômage ou l'insécurité.
Ben Laden? On verra plus tard. Commençons déjà par persécuter
Maurice Dugenoud ou Violette Duschmoll dont la voiture dépasse son
temps de stationnement de 2,54 secondes devant Migros. Sachez-le:
laisser sa voiture cinq minutes de trop sur une place de parc est, sur
l'échelle des infractions sociales, la pire des ignominies et le
conducteur qui commet cet affreux crime, le méchant-pas-beau que
le poulet plumera quoi qu'il en coûte.

1. Les politiciens sont fous
A Moutier, on a au moins le mérite de parler clair. Les amendes
d'ordre de stationnement sont un moyen simple et facile de combler
quelques trous quand les caisses publiques sont vides. L'ardoise 2003
de la petite municipalité passait dans le rouge? Hop, les contractuels
sont descendus trois fois par semaine – plutôt que deux – prendre l'air
dans les rues de la ville, et le tour était joué. «Il faut bien voir sous
quelle pression on est avec des charges en cascade. On prend là où
on peut», se justifie Fabrice Zartemi administrateur des Finances. La
contravention cristallise curieusement tout le malaise politique. On
craque et on vous lance pêle-mêle en guise de réponse «l'explosion
des coûts de la santé», «le mépris de la Confédération et des cantons
pour les villes», «la libéralisation du marché de l'électricité». Quand
l'amende devient un baume pour politicien acculé...
L'amende, un impôt indirect vite perçu? «Ben oui, qu'est-ce que vous
voulez que je vous dise! Quitte à ponctionner davantage les gens,
autant prendre sur ceux qui commettent des infractions», commente
encore Fabrice Zartemi. Au programme de la tonsure 2005, c'est écrit
noir sur blanc dans le budget, les Lausannois dépenseront 15,5 million
de francs en amendes. Quoi qu'il arrive. Et les Genevois pourront râler
tout ce qu'ils veulent, ce sera 20 millions de francs pour leur pomme.
A Neuchâtel, on a inscrit 1,8 millions au budget. Vous aurez beau vous
mettre aux deux-roues, il suffira aux agents de redoubler de zèle pour
atteindre l'objectif: vous faire débourser un ma-xi-mum!

2. Le système est fou
Seulement voilà, la poule aux oeufs d'or s'est peu à peu transformée
en monstre à six têtes. Un système gargantuesque qui aujourd'hui est
malade de ses dysfonctionnements. D'abord parce que pour ramener
de plus en plus d'amendes, donc d'argent, on s'est mis à engager de
plus en plus de monde.
La plupart des villes se sont dotées d'armées de contractuels à côté
desquelles celles de Napoléon auraient fait figure d'amatrices.
Genève, déjà saturée de six corps différents habilités à traquer
l'automobiliste, vient encore la semaine dernière d'engager huit
agents supplémentaires affiliés à l'escouade de la Fondation des
parkings. Comme l'appétit vient en mangeant, Jean-Yves Goumaz, son
président, rêve d'un bataillon qui passerait de «27 à 70 éléments».
Lausanne, toujours à la pointe, a décidé de créer neuf nouveaux
postes, spécialisés dans le mauvais parcage de nuit. Ce qui justifie
l'achat de neuf scooters rutilants, fidèles destriers de leur chasse. A
chaque agent sa dépense. Et c'est là que le bât blesse.
Car, dans le monde merveilleux de la contravention, rien n'est trop
beau pour armer le contractuel jusqu'aux dents. A Lausanne, afin de
remplacer l'actuelle Movimat qui pend à la main du contractuel
comme un prolongement de lui-même, on s'apprête à acheter le
dernier cri de la machine qui amende vite et bien. Plus belle et plus
efficace, «elle viendra des Américains», se réjouit le spécialiste. On
n'arrête pas le progrès. A Genève, la merveille a coûté la bagatelle de
5000 francs pièce. Mais cela en vaut la peine, explique Alain Chanal,
de la Fondation des parkings: «Elle est vraiment géniale. Les amendes
sortent sur du papier thermique.»
Obnubilées par la multiplication des amendes, les municipalités ont
basculé dans l'irrationnel. A Genève, les charges dédiées au
traitement de ces contraventions ont gonflé de 8 millions en deux
ans: outre le matériel des agents, comptez des temporaires pour trier
les centaines de milliers de prunes qui engorgent les services de la
Ville et du Canton. Comble de l'absurde selon le conseiller municipal
radical Pierre Maudet: «Le service rapporte moins aujourd'hui
qu'avant l'engagement des 84 agents municipaux.»

3. Les poulets sont fous
Pendant ce temps, comme on gratte son prurit, les contractuels
collent des bûches. Personne ne les contraint à respecter des quotas
journaliers assurent en choeur toutes les directions de police. «Mais si
un gaillard ne ramène rien, on sort dix minutes avec lui dans la ville et
on lui montre comment coller dix voitures», nuance ce haut
responsable. On ne s'en cache plus: «Aujourd'hui, il n'est plus possible
de laisser sa voiture une heure en mauvais stationnement sans être
repéré», se félicite l'officière Doris Renand, responsable des agents
genevois. Les usagers des quatre-roues, «on ne leur laisse aucun
répit».
Pas de quotas, mais une cible budgétaire à respecter. Maintenus sous
cette pression, les contractuels rivalisent de trucs – parfois totalement
pervers – pour être bien sûrs de coincer leurs proies. Ainsi à
Lausanne, afin de s'assurer que les automobilistes ont bien déplacé
leur voiture plutôt que tourné leur disque, des gardes de police posent
des trombones sur les roues, comme l'a rapporté 24 heures. A
Genève, le porte-parole de la police, Christophe Zawadzki, ne cache
pas qu'il a fallu calmer les ardeurs des troupes dont la spécialité était
d'aller tâtouiller votre pot d'échappement – ce traître – pour vérifier
que vous n'avez pas déplacé votre voiture sur un même tronçon.
Les anecdotes de pinaillage et d'excès de zèle pullulent. Comme cet
homme taxé de 120 francs à l'aéroport pour avoir stationné sur une
place réservée aux handicapés: il aide un homme malade qui n'arrive
pas à porter ses valises. Les contractuels lui rétorquent que marcher
avec des béquilles n'est pas une «incapacité permanente». La bêtise,
en revanche, en est une.
Pour être bien sûr de vous pousser à bout, l'agent se retranche
aisément derrière la technicité ultraperfectionnée de son instrument,
un sourire à peine masqué: «Une fois que c'est enregistré, on ne peut
plus annuler!» Si vous êtes vite allé faire de la monnaie au kiosque,
impossible d'obtenir une annulation en direct même si vous êtes de
bonne foi. Tout est joué. Il vous faudra dès lors plaider votre cause par
écrit et par lettre signatures ou braver l'armée mexicaine de chefs et
de sous-chefs de l'administration. Bref, autant dire qu'à ce degré de
complexité kafkaïenne même les plus braves abandonnent et
s'acquittent de leur taxe, même injuste.

4. Les fous sont fous
Le résultat le plus perfide de cette surenchère à la prune: la tension
entre contractuels et contrevenants n'en finit plus de monter. Tantôt
c'est un mauvais parqueur qui a craché sur cette contractuelle, tantôt
cet autre qui lui a foncé dessus avec sa voiture. Tensions qui
engendrent à leur tour de nouvelles dépenses. A Genève, les agents
municipaux ne sortent plus qu'à deux par peur de se faire attaquer.
D'ailleurs, les contractuels ont suscité tellement d'animosité et de
dérives racistes, sexuelles, religieuses, j'en passe et des meilleures,
que désormais les ressources humaines privilégient les candidatures
d'hommes, blancs, ex-chômeurs, la quarantaine, propre sur eux. A
Lausanne, les patrouilles nocturnes seront des tandems, qui devront
eux-mêmes être protégés par un motard. A la prochaine étape, il
faudra peut-être songer au fourgon blindé.
Le comble, c'est que si vous, automobilistes, souffrez de vous faire
amender, les contractuels eux aussi souffrent semble-t-il au point
qu'un psychologue a été engagé à Genève. Faisant soit dit en passant
encore augmenter les charges. Quel mal existentiel peut-il bien
traiter? «La plupart des consultations (vingt-cinq depuis mai dernier)
portent sur des problèmes de tensions suite à une altercation violente
avec un automobiliste, répond le psychologue Stefano Liatti. Je
soulage mais ne soigne pas. Je leur apprends à mobiliser leurs
ressources personnelles. Et surtout, surtout, je travaille à la santé de
l'entreprise dans son ensemble. Les contractuels sont les briques
d'une maison et je fais en sorte que le ciment soit le meilleur
possible.»
Dans les couloirs du Grand Conseil, on susurre déjà que les
responsables ne diraient pas non à un deuxième psy. Plus de psy,
pour soigner plus de contractuels, qui mettent plus d'amendes à des
automobilistes toujours plus stressés. Dans quel délire a-t-on sombré?

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