Mais que font les protestants de leur sexe?
L'affaire du pasteur fouetteur fait trembler les murs de l'Eglise
protestante. Où est la limite? Calvin aurait-il autorisé le
sadomasochisme?
TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN
Pour l'Eglise protestante genevoise, cette affaire de femme de
ménage fouettée est une sacrée baffe. Attirail et appareillage
sadomasochiste en tout genre, extraits de DVD pornographiques
exhibant cambrures lascives et fesses lacérées... Voilà ce que l'on
trouve dans le dossier d'instruction de l'affaire dite du pasteur de
Versoix. Ce ministre unanimement reconnu pour ses grandes
compétences et sa vocation à l'Eglise, prenait plaisir à corriger les
fesses dénudées de sa femme de ménage polonaise, à la mettre à
genoux pour des scènes d'humiliation, et à se passer des bons films
sadomasos. La jeune fille a déposé plainte. Le pasteur est aujourd'hui
inculpé d'abus de détresse. De quoi voir se craqueler le mur des
Réformateurs et faire tomber les barbes des chefs de l'Eglise.
Ce pasteur témoigne du désarroi des fidèles: «Tout le monde en
parle, chacun a son interprétation de l'affaire, chacun la dissèque, la
commente. Certains sont extrêmement tristes, d'autres très fâchés.
L'affaire sert un peu d'exutoire à la colère latente contre l'Eglise. Je
sens qu'il y a des gens qui sont, au fond, ravis d'être sidérés et
choqués.» Résultat: il faut faire face à la fois au réconfort des brebis
et aux sacasmes des catholiques. Suivez leur regard hilare: nous, on a
peut-être des curés pédophiles, mais chez vous, c'est pas non plus
joli-joli.
C'est la crise à l'Eglise
Le fracas est d'autant plus grand que le moment était déjà difficile.
Depuis quelques années, l'Eglise protestante genevoise traverse une
mauvaise passe, comme le confirme Roland Benz, modérateur de la
compagnie des pasteurs: «On avait vraiment pas besoin de ça
maintenant!» 37 postes supprimés en cinq ans, des rentrées d'impôt
ecclésiastique en diminution constante et des temples désertés. «On
est en pleine restructuration.» Cet autre homme de dieu confirme:
«L'Eglise catholique genevoise, elle, est en forme, elle fait de la pub
sur les trams, elle a une attitude offensive. La nôtre est sur la
défensive. L'appareil est faible, morose, pleurnichard. L'affaire de
Versoix y a d'autant plus d'impact.»
La question principale que pose la saga du fouetteur est simple. Et
abyssale. Les pasteurs, qui ont le droit de prendre femme, ont-ils pour
autant le droit de tout faire sexuellement? Doivent-ils rester les
derniers défenseurs d'une sexualité classique, se contenter de la
position du missionnaire, ou peuvent-ils s'éclater sous toutes les
formes? C'est tout le dilemme dans lequel sont plongés, aujourd'hui,
les paroissiens. Ils savent, en théorie, qu'un pasteur est un homme
comme les autres, qu'ils ne doivent pas l'idéaliser, le mettre sur un
piédestal. En même temps, ils aspirent à trouver un modèle, une
figure, quelqu'un à admirer, à imiter. Et voilà que ce quelqu'un est
sadomaso, impliqué dans une affaire judiciaire, enferré dans cas
d'abus de détresse hyper-glauque.
Voilà un homme d'Eglise, un vrai qui prêchait tous les dimanches
matins, et dont les penchants pour les pratiques SM sont non
seulement avérées, mais assumées! Aux dires de son avocat, le
célèbre Marc Bonnant, les actes reprochés au pasteur relèvent en
effet de simples «variations de fantaisie», un «jeu érotique auquel
s'adonnaient deux adultes consentants.» Même au sein de l'Eglise, on
tente tant bien que mal de dédramatiser l'affaire. «Les protestants
savent à quel point nous sommes tous indignes», explique Eric Fuchs,
ancien Professeur honoraire d'éthique à la faculté de théologie de
l'Université de Genève. «Il ne s'agit pas de cacher la merde au chat,
mais tout de même, il n'a violé personne.» Il conclut à une «grosse
bêtise». Un collègue ose, lui, une touche d'ironie: «Nous sommes tous
plus ou moins perdus dans nos actions. Par chance, il y a la grâce de
dieu pour nous sauver». Roland Benz, embarrassé, pense que les
paroissiens sont «surtout terriblement déçus que leur pasteur ne
reconnaisse pas sa faiblesse.»
Trop dur d'être un modèle
Depuis que la Réforme les a proclamés hommes et femmes comme
tout le monde, les pasteurs se défendent bien d'être irréprochables
sur quoi que ce soit. «Pasteur, c'est un métier. Point barre.», affirme
Isabelle Graesslé, connue pour ses idées plutôt progressistes au sein
de l'Eglise genevoise. «Incarner un modèle pour les gens? Ce serait
bien trop difficile!», s'exclame en riant ce collègue en fonction depuis
peu. Même s'ils reconnaissent plus volontiers le besoin des
paroissiens de pouvoir se raccrocher à des modèles de conduite, les
pasteurs plus expérimentés mesurent eux aussi la hauteur de la
tâche. «Un dérapage est si vite arrivé, raconte l'un d'eux. On sait bien
qu'on est humain! Un jour votre main se pose sur l'épaule frêle d'une
femme en larmes, les corps se rapprochent, les yeux rentrent en
connivence et le sentiment de compassion peut rapidement se muer
en autre chose...»
Un métier de chien
L'affaire de Versoix, c'est donc aussi, une fois de plus, l'aveu de
l'immense difficulté d'être pasteur. Tenir le culte, tenir le cap et gérer
sa propre vie au milieu de celles des autres, qu'on est appelé à aider,
dans les pires moments, dans les situations les plus ardues. «Il faut
admettre ses limites, soupire Bill McComish, de la paroisse de Saint-
Pierre. Mes instruments sont l'écoute, la prière, le pardon, la grâce.
Quand le problème me dépasse, j'envoie les malheureux chez le
médecin, le psy, l'homéopathe, le reflexologue, le juriste, etc.»
Beaucoup appellent au renforcement de l'encadrement spirituel et
psychologique des hommes d'Eglise. C'est ce que pense Joël
Stroudinsky, qui admet que les «déviances» des pasteurs perdus ont
le plus souvent trait «à l'argent ou au sexe»: «Si celui-ci était venu
me parler, je lui aurais proposé un accompagnement, un soutien,
comme pour toute forme de maladie.»
Blessée, l'Eglise protestante de Genève se sent également trahie par
l'ex-pasteur de Versoix. Comme poignardée en plein coeur. Il a profité
d'une liberté qu'elle a chèrement gagné lors de la Réforme, pour
satisfaire des pratiques qui salissent considérablement son image. «Je
suis consterné de ce que j'apprends jour après jour sur mon ancien
collègue et ami. Mais surtout, ce qui domine c'est le sentiment d'une
grande tristesse», se navre Roland Benz. «Cela a fait de gros dégâts»,
résume Eric Fuchs.
La morale façon Do-It-Yourself
Au-delà des difficultés de la mission, l'autre vertige de l'affaire de
Versoix, c'est celui de la limite. Doit-on poser des bornes dans la
sexualité des pasteur? Du côté des grands pontes, «fouettard» ou
non, on ne veut pas se risquer à édicter des règles de
comportements. «Quand on est pasteur, on est pas curé», explique le
chef de l'Eglise genevoise, Joël Stroudinsky. «On n'est pas là pour dire
aux gens comment se comporter. Mais on doit avoir une cohérence
personnelle. Cela s'appelle le savoir être.» Et, chez les protestants, le
savoir être repose sur «la morale personnelle» qui est elle-même du
ressort de «la responsabilité individuelle et sociale de chacun»,
complète Eric Fuchs. Pas de règles, pas de codes. Dans ce monde où
tout fout le camps, vous aviez besoin d'un repère? Il faudra repasser.
Tant il est vrai que «l'institution est réticente à enfermer les gens
dans une charte morale», observe Eric Fuchs. Du coup, l'Eglise reste
évasive. Et entretient un malaise qui gagne tous les niveaux, car
même les pasteurs commencent à s'y perdre. «On est beaucoup livré
à nous mêmes, témoigne celui ci. Sur certains sujets, j'aurais besoin
que mon Eglise soit plus claire.» Bill McComish aussi se heurte à
l'ambivalence du protestantisme: «Avec le calvinisme, on est toujours
un peu dans le flou.» Et Eric Fuchs d'admettre: «Je suis d'accord que
c'est ambigu. Il existe une tension entre la nécessité de correspondre
à un certain modèle social, sachant pourtant que ce n'est pas le
modèle social qui fait le pasteur.»
Qui ne dit rien, consent
S'il fait déchanter certains ministres et paroissiens, ce «flou»
artistique de l'Eglise rend ironiquement bien service à la défense du
pasteur de Versoix. «Du moment que l'Eglise accepte que le pasteur
ait un corps et donc une sexualité, je ne vois pas en quoi il ne serait
pas libre d'en disposer comme bon lui semble», argumente tout
sourire Me Bonnant pour justifier les pratiques sexuelles peu
orthodoxes de son client. «Fort heureusement, il ne relève pas des
compétences de l'Eglise de statuer sur la nature des plaisirs charnels.
J'en viendrais d'ailleurs à frémir si tel était le cas!» Aucune crainte,
Maître, car pour l'Eglise, «il n'est pas question d'être inquisiteur sur la
sexualité», comme l'affirme le Président du consistoire (la plus haute
autorité de l'Eglise, ndlr) Joël Stroudinski. D'ailleurs, quand l'Eglise
s'est résignée à licencier sa brebis galeuse le 1er février dernier, ce
n'était nullement pour des motifs de perversité sexuelle. Ni parce qu'il
y avait soupçon d'abus de détresse. «Notre décision est ailleurs,
explique le Président de l'Eglise. Nous avons des règles édictées à
l'interne et l'une d'elle stipule que si un pasteur a des problèmes, il
est tenu d'en avertir l'Eglise. Or le pasteur de Versoix ne nous a pas
informés de son inculpation». Est-ce à dire que le sadomasochisme de
l'homme d'Eglise ne constituait pas en tant que tel un motif suffisant -
ou approprié - de licenciement? «Le consistoire ne rentre pas dans
ces enjeux de vie privée», répond avec austérité le chef de l'Eglise.
Ton sexe te regarde
Tout comme on renvoie la conception de la morale à la responsabilité
personnelle, on relaie la sexualité à la sphère privée. Hop. Comme un
bon coup de balais sous le tapis. Le sexe, on sait que les pasteurs y
ont droit, mais jusqu'où et sous quelle forme, ne comptez pas sur
l'Eglise pour qu'elle vous le dise. Elle n'en est elle-même pas sûre. Car
ce que Calvin lui-même n'a pas dit texto, l'Eglise l'ignore.
Or, si les fondateurs de la Réforme ont bien sauvé des feux de l'enfer
la sexualité pour la réhabiliter dans la chambre matrimoniale, ils n'ont
pas jugé nécessaire de laisser un lexique illustré en couleur des
positions et des artifices autorisés. Sexe par devant, sexe par
derrière, sexe à plusieurs, sadomasochisme, masturbation,
fellation...? L'Eglise ne condamne pas, l'Eglise ne légifère pas. Elle se
mure d'embarras. Ou elle fait des pirouettes. «Les Protestants et le
sexe? Un non-sujet», affirme la pasteur Isabelle Graesslé. «Je ne vois
pas en quoi les pratiques sexuelles des pasteurs concernent la
communauté», répond Bill McComisch. Et pour Roland Benz: «La
manière qu'a un pasteur de conduire sa sexualité doit reposer sur
deux principes. Celui de la cohérence avec lui-même et celui du
respect de l'autre. Pour le reste, il n'appartient pas à l'Eglise de
s'immiscer dans la sphère privée.» En d'autres termes, si le pasteur
est en accord avec lui-même, qu'il prenne son pied comme il l'entend!
Mais si possible dans une chambre à coucher fermée à double tour.
Surtout, surtout, qu'on en entende jamais parler...