Scènes de pétage de plombs
C’est le guichet où les citoyens amendés tentent de faire sauter
leurs bûches. Le point de convergence entre des «punis»
rageurs et des colleurs de contredanses en mal d’amour.
Reportage au QG des agents municipaux.
Le décor: une grande porte de bois, au sous-sol du 8 de la rue
des Terreaux-du-Temple, à Genève. Une réception avec un
guichet vitré, une table basse et une étagère qui déborde de
prospectus.
La distribution: septante agents municipaux en mal de
reconnaissance et des amendés énervés, plus ou moins
impressionnés par l’autorité.
La pièce, une tragicomédie humaine, forcément. Celle d’un
quotidien sans gloire, avec ses héros ordinaires: des citoyens qui
s’inventent rebelles, politiquement dissidents, pour gagner 40
francs. Et des agents municipaux mal-aimés qui se rêvent
justiciers.
Dans ces deux mètres carrés éclairés au néon s’étalent à
longueur de journée le banal et l’insignifiant. Il est question de
bout de trottoir, de morceau de ligne blanche, de case de bus. Et
de «facteur humain».
Passer un moment dans ce sous-sol pourrait paraître déprimant
tant les échanges sont mesquins et l’art du détail inutile. C’est au
contraire passionnant. Ce bureau, c’est la tectonique des plaques
version sociologie. Le lieu où l’absurdité des décisions politiques
sans vision, finissent par se fracasser sur le réel. Et faire de
surréalistes étincelles.
Vendredi, 15 heures. Un homme, style cadre supérieur, débarque
aux Terreaux-du-Temple entre deux rendez-vous, avec l’espoir
affiché de faire sauter sa contravention. Il s’est fait coller le matin
même. Parce qu’il s’est mêlé de ce qui ne le regardait pas! Il a eu
l’outrecuidance de faire remarquer à un agent occupé à
persécuter des peintres qui déchargeaient des bidons que la
case livraison était squattée par une Rolls-Royce et une Audi
Sport. Il n’aurait pas dû. L’agent municipal a couru après lui pour
le sanctionner. Le voilà contraint de venir mendier au guichet, où
il a pris rendez-vous avec l’agent colleur et son chef, chargé de la
«médiation».
Pas de chance pour lui, au sous-sol l’agent colleur est toutpuissant.
C’est lui qui décide de faire disparaître la contredanse.
Ou pas. Comme le dit l’un de ces demi-dieux: «Ça dépend si vous
êtes sympa.» Le fameux «facteur humain», donc. Les chefs ne
sont là que pour atténuer les coups. Ils n’ont rien à dire puisqu’ils
n’ont rien vu. Autrement dit, l’arbitraire règne en maître absolu.
Et, pour faire disparaître le PV, il est de bon ton de jurer, cracher
qu’on ne recommencera plus, en adoptant la mine contrite de
l’enfant pris les doigts dans le pot de confiture. Dans le cas du
cadre supérieur solidaire, le dialogue donne à peu près ça:
L’agent colleur à son chef: «J’ai glissé l’amende sous son essuieglace
et, à ce moment-là, il a mis la première et démarré comme
un malade… Il a dit qu’il ne fallait pas être très intelligent pour
faire ce travail.»
L’amendé, hypocrite: «C’est pas vrai.»
L’agent colleur: «Si. Moi j’ai bien retenu!»
L’amendé tente de calmer le jeu: «Vous étiez peut-être un peu
fâché…»
L’agent colleur: «Non, j’étais de très bonne humeur.» Il insiste,
pour convaincre son supérieur: «Il a dit: "Si vous commencez à
emmerder les entreprises, on paiera plus nos impôts et vous
n’aurez plus de salaires!"»
L’amendé: «C’est de la diffamation.» Puis, se souvenant de ses
cours de yoga zen: «Monsieur! Monsieur l’agent, s’il vous plaît. Je
voulais dire qu’on est tous liés…»
L’agent colleur renfrogné: «C’est pas vous qui nous payez!»
L’amendé interloqué: «Ben, c’est qui alors?»
Le chef médiateur, un peu las: «Vous maintenez vos positions?»
L’agent colleur, hargneux: «J’ai pas aimé son attitude…»
Fin du dialogue. Exit l’homme à la veste bleue, qui rumine sa
fureur et vide enfin le fond de son sac en remontant l’escalier
vers la vraie vie. «Je travaille, moi! C’est du racket! Ces gens, ils
ont jamais bossé, c’est tous des anciens chômeurs en fin de
droit.» Il passe de l’histoire de ces agents – légaux depuis quatre
ans seulement – à la grande politique: «C’est de la faute à la
gauche. Moi, je suis de gauche mais, là, ils font n’importe quoi!»
Avant de prédire l’apocalypse économique: «Plus aucun artisan
ne veut travailler au centre-ville tellement c’est l’enfer. Ils vont
tous augmenter leurs prix! Je connais un électricien qui gagne
3600 francs par mois. Il a reçu trois PV en une semaine. Donc
1200 francs! Vous croyez que c’est son patron qui paie les
bûches?»
Un quart d’heure plus tard, un autre «client», type intello. «C’est
simple, y a deux techniques avec eux», lance-t-il, sûr de lui, juste
avant d’entrer dans le bureau. «Le coup de boule ou le lèche-cul.
Je vais essayer la tactique faux derch, on verra bien.» Dialogue
du même genre, avec éclats de voix crescendo, en fonction de
l’avancée de l’affaire. Et un bilan mitigé: «Je ne suis pas sûr que
ça paie plus!»
Derrière la porte, dans le local où les agents viennent se consoler
entre eux après leurs expéditions dans la jungle urbaine, on
entend un bruit d’aspirateur, des filles qui gloussent, des bris de
verre et des voix d’hommes bien décidés à ne pas se laisser
malmener: «Maintenant qu’on sait ce que nos hommes politiques
pensent de nous!» Ça rigole, se défoule. Comme dans une
caserne après une journée de marche forcée. Devant, au guichet,
ça cause toujours macaron, disque et facteur humain.
«Autant se cogner la tête contre un mur!» crie un type en anorak
rouge en sortant du bureau. «J’étais en règle avec mon macaron
de quartier, mais le type n’a rien vu et il me colle! Je veux bien
aller chez le psy, en cure de désinto, en thalasso, mais faut faire
quoi? S’ils n’ont rien à foutre, y a des gens qui travaillent!» Et un
de plus sur le thème du boulot! Ce qui agace, mais alors
beaucoup, les agents vêtus de gris, harnachés comme des
robocops avec leur boîtier électronique à la ceinture. Le type à
l’anorak rouge revient aussi vite qu’il est parti. Trois minutes plus
tard, il ressort, sourire aux lèvres, en levant les bras: «Victoire!»
Il est de ces petits triomphes qui flattent l’ego et trompent
l’ennui.
Mercredi, 14 heures 30. Pas un rat en colère. Mais bon Dieu, que
fait la police? Où est passée la digne révolte du citoyen? Quatre
agents non conformes aux nouveaux critères d'engagement: un
Black, un Arabe, une femme et un Blanc (qui siffle), déboulent
dans l’escalier en éternuant. Ont-ils des primes de risques
«grands froids»?
A nouveau le brouhaha derrière la porte. Et ce bruit d’aspirateur.
Mais qu’est-ce qu’ils foutent? Soudain, un monsieur à l'accent
italien s’avance vers le guichet. Il parle avec le ton de ceux qui
respectent l’autorité, seulement, il vient trop tard. Il faut cracher
son venin dans les vingt-quatre heures si l’on veut espérer une
faveur. «Après, c’est dans l’ordinateur et on ne peut plus rien
faire.»
Il est suivi d’un Français qui avait fait tout juste sauf qu’il ne
savait pas que l’on n’a pas le droit de se garer deux fois de suite
dans la même rue. Puis, par un homme et une femme avec une
amende pour un scooter. L’homme: «C’est toi qui parle parce
que moi, je vais en buter un.» Docile, la femme commence, avec
ce qu’il faut de mensonges et d’hypocrisie pour faire plier l’agent
colleur. «Ah, vous êtes de la TV? Eh ben, vous êtes plus sympa
que vos collègues! Ils sont d’une arrogance en général… S’ils
croient que ça nous impressionne.» Sûr de remporter la bataille,
l’homme se lance: «Moi, je suis OK pour interdire les bagnoles. Je
ne la prends plus, c’est bien simple. Mais c’est quoi la logique de
coller les scooters et les vélos? C’est quoi que vous défendez
comme projet, là?» Silence de l’agent. «Ben, c’est-à-dire… C’est
pas notre projet. Nous, on applique. On est juste au milieu. Allez,
je vous la fais sauter. Ça ira pour cette fois.»
Béatrice Guelpa