Au secours, mon enfant m'a mordu!
Mordre, est-ce déjà une déviance? «Si tu n'es pas sage, je dis tout au
psychiatre», devient l'ultime menace. Ou quand la blouse blanche
devient l'autorité suprême.
TEXTE: BEATRICE SCHAAD
Dans cette belle joue rebondie et pétante de santé qui appartenait à
sa maman, la chère âme de 3 ans a planté ses petites dents. D'un
coup sec. Et comme un pit-bull mal dégrossi, l'enfant n'a pas daigné
desserrer rapidement sa mâchoire musclée. Résultat, la marque est
restée trois jours. La mère a menti, trop honteuse d'avouer que son
enfant, son propre héritier, la chair de sa chair, l'avait agressée: elle a
prétexté s'être cognée à la bibliothèque du salon.
Seule la jeune femme qui s'occupe de son fils à la crèche a eu droit à
la vraie version. Car, plus profondément que dans la joue, les dents
de lait se sont plantées bien profond, dans la confiance de la mère.
«C'est un peu comme si cette agression renvoyait les adultes à leur
incapacité d'être de bons parents», explique cette directrice de
crèche à Genève. A en croire les témoignages, les parents qui se font
ainsi agresser par leur propre enfant sont toujours plus nombreux à
sombrer dans une solide crise de doute, même si ce coup de dents
est unique et n'a pourtant objectivement rien à voir avec un problème
psychotique grave.
De fait, «les parents se mettent une pression d'enfer». Plus
ennuyeux, «ils placent des attentes totalement démesurées sur leur
enfant. Un peu comme en Chine, où les bambins sont surinvestis.»
Excès d'idéalisation ou de narcissisme? Il faut qu'il soit propre à 2 ans,
sache lire à 4; ils vivent animés d'une nouvelle foi: celle des
«potentialités» de leur enfant. Qui n'a pas un jour entendu un père ou
une mère s'inquiéter sur le mode mi-modeste, mi gonflé d'orgueil:
«J'ai bien peur qu'Albert soit surdoué.» «Les pères et les mères sont
nettement plus angoissés face aux compétences de leur enfant qu'il y
a quatre ou cinq ans.» Pour Marielle Kunz, qui dirige une crèche de
Genève: les adultes ont même tendance à «parentaliser leurs
enfants». Ils en attendent beaucoup non seulement en termes de
compétences mais aussi affectivement. Ils veulent que leurs enfants
les aiment. Résultat: ils ne disent jamais "non".»
Ces parents demandent à l'enfant de faire des choix qui devraient
être réservés aux adultes. Il n'est ainsi pas rare d'entendre un père
ou une mère demander à son petit d'à peine 3 ans: «Ce week-end, tu
veux aller chez papa ou chez maman?» Ou alors: «Ce soir, tu veux
que je vienne te chercher avec la poussette ou avec le vélo?» Dans
l'esprit des parents, les chères petites têtes blondes ne sont de fait
plus tout à fait des enfants; le choc est d'autant plus grand lorsqu'ils
font un geste typique de leur âge, comme de mordre.
Cette employée de crèche à Lausanne s'est ainsi retrouvée
fréquemment face à des adultes qui lui demandaient si, après une
simple morsure, une thérapie chez un pédopsychiatre n'était pas
indispensable. «J'ai beau répondre que mordre est parfaitement
normal, qu'il n'est nullement besoin d'amener leur enfant chez le psy,
je sais qu'ils le feront quand même.» Aujourd'hui, «aller chez le psy,
c'est un peu comme aller au marché. Ce devrait être l'ultime
recours», regrette Rosemarie, puéricultrice depuis une quinzaine
d'années.
A l'autre bout de la chaîne, Claude Aubert, lui-même pédopsychiatre,
confirme qu'il voit de plus en plus souvent arriver dans son cabinet
des couples qui s'inquiètent un peu vite. Dans ce cas, un seul
remède: «Il faut remettre l'église au milieu du village, expliquer aux
parents que leur enfant va parfaitement bien. Faire en sorte que le
remède ne soit pas pire que le mal.»
Pour Marielle Kunz: «Trop de parents ont le défaut de se bricoler une
formation de pédopsychiatre en sondant internet et en s'infligeant
des piles de livres sur la psychologie infantile.» En librairie, les rayons
dans le domaine ont triplé de volume en quelques années et la
vulgarisation fait des dégâts.
Pour s'en rendre compte, il suffit d'empoigner Petite terreur ou
souffre-douleur. La violence dans la vie de l'enfant, publié par les
respectables Editions Albin Michel. Voici ce qu'on lit au chapitre
«Mordeurs et prédateurs»: «Le fait d'agresser l'autre en le mordant
n'est pas anodin. (...) La morsure est une succion brutale qui vise à
prendre possession de l'autre.» Puis les auteurs, pas cousins de la
nuance, s'emportent: «Cela renvoie aux notions d'oralité et de
cannibalisme (...)» Un peu plus loin: «Certains enfants n'ont pas
intégré de manière satisfaisante l'interdit du cannibalisme. Ils n'ont
pas pu renoncer à leurs désirs pulsionnels les plus primaires et les
plus archaïques. Leur avidité orale les pousse à tout incorporer et à
mordre.» Et enfin, fatalement, si le cas est plus grave, les deux
écrivains préconisent «une psychothérapie intensive» pour éviter tout
«risque de désocialisation de l'enfant». Rien de moins.
Aujourd'hui, l'enfant est l'objet de toutes les passions, on se prosterne
devant ce roi moderne, bas, si bas qu'on finit parfois par avoir des
poils du tapis plein la bouche. Les enfants et l'enfance sont
littéralement devenus objets d'une passion où le sacrifice le dispute à
l'amour. Sa venue au monde, ses premières années, sa garde, son
éducation, sa sexualité, son rapport à la mort, à la vie, à l'au-delà, à
la violence télévisuelle, aux autres, aux acariens et aux moins que
rien: tout est sujet d'investigation, de cogitation et surtout
d'exagération. On ne dit plus «embryon» mais «personne
potentielle». Au chapitre législatif, on a développé une sous-section
des droits de l'homme: les droits de l'enfant. C'est beau. S'ils sont
plus choyés, sont-ils mieux aimés? Toujours est-il que les spécialistes
en crèche observent davantage d'enfants perdus qui attendent un
cadre de leurs parents eux-mêmes désorientés quant aux limites
qu'ils devraient mettre. «Quels adultes deviendront ces enfants?»
s'inquiète cette directrice de crèche. La recette que préconisent de
nombreux professionnels de la petite enfance? «Lire deux fois moins
de livres de vulgarisation psychologique, retrouver du bon sens et de
l'autorité.» Simple, évident, indiscutable. Aïe, ça, ça fait mal.