L'amour, ce trou noir
Faire l'amour peut faire perdre la mémoire. «Qui est
donc cet individu vautré sur moi?», «D'où vient cette
odeur d'ail?», «Pourquoi suis-je nue?», sont le type de
questions que pose généralement celui qui est frappé
de l'ictus amnésique. Selon la prestigieuse revue The
Lancet, qui décrit deux cas, les malades enchaînent des
séries répétitives de questions tant que dure la crise.
Cela serait dû au blocage soudain de la respiration
caractéristique de l'haltérophile (un peu moi sous
Hervé) ou du tennisman qui ahane à chaque effort (un
peu Hervé sous moi). Selon les chercheurs, cette
manoeuvre dite de Valsalva conduirait à une mauvaise
irrigation sanguine du cerveau, handicapant la
formation du souvenir. D'accord, cela ne frappe que 5
personnes sur 100 000; d'accord, durant l'acte, je
prends bien garde à respirer calmement (jamais, au
grand jamais ne se laisser emporter), j'empêche Hervé
d'écraser mes narines par son torse comme il en a
l'ingrate habitude, je ne laisse jamais mon nez s'égarer
sous ses aisselles mais rien ne me garantit que je ne
fasse pas partie des candidats à hauts risques. D'autant
que cela rejoint une de mes convictions: lorsque je suis
heureuse, ma mémoire s'altère. Une certaine acuité
s'émousse. Je me rappelle moins bien de ce qui a pu me
faire souffrir. De ce dont je pourrais être coupable et
que je devrais réparer. Aussi, décision est prise, parce
que j'ai trop peur d'en venir à oublier jusqu'à mon
dernier trou de mémoire: même si Hervé ne vient que le
jeudi (sauf en période de vacances scolaires qu'il passe
forcément avec sa dame), je vais diminuer la fréquence
de nos contacts. Heureuse d'accord, mais pas trop
quand même. Voilà, voilà... De quoi je vous parlais, en
fait?
Béatrice Schaad