L'INFO

Otages: le chauffeur vaut-il moins que la
journaliste?

TEXTE: BEATRICE SCHAAD

La presse est rivée sur Florence Aubenas. Pour les politiques, la faire
libérer redorerait leur blason. Hussein Hanoun, lui, ne représente pas
le même enjeu. Son oncle témoigne.

Fait-il froid quand on est, comme Hussein Hanoun, coincé dans l'angle
mort de l'actualité? Depuis que la journaliste française Florence
Aubenas a été enlevée en Irak le 5 janvier dernier, le sentiment est là:
Hussein Hanoun, son chauffeur, est dans son ombre, comme s'il pesait
moins lourd dans le drame, comme si sa libération valait moins cher.
Pour son malheur, Hussein Hanoun a le défaut de n'être ni journaliste,
ni Français. Dans les articles parus sur le sujet, la formule est
désormais consacrée: il est le plus souvent question de «Florence
Aubenas et son chauffeur», comme si l'auteur s'était soudainement
souvenu de le mentionner in extremis et encore, juste par sa fonction;
pas de visage, pas de nom, juste deux mains sur un volant. Dans
d'autres journaux, il n'est plus question que de Florence Aubenas.
Hussein Hanoun est alors simplement gommé. Disparu, enlevé pour la
seconde fois.
A quoi ressemblent ces quelques deux mois d'attente lorsque l'on est
la femme de ce «chauffeur», son beau-père ou son oncle? Immergée
dans l'horreur, Jaqueline Aubenas, la mère de la journaliste, a au
moins droit aux ronds de jambe des politiciens français. Le premier
ministre Jean-Pierre Raffarin n'a d'ailleurs pas manqué de la
rencontrer encore récemment lors d'une réunion solidement
médiatisée et l'a assurée de son soutien. Au cours de ces deux
derniers mois, Souha, la femme de Hussein, elle, n'a pas eu cet
honneur.
A 35 ans, mère de quatre enfants de 10,9,7 et 3 ans, elle doit
affronter à Bagdad une attente d'un autre genre. Son oncle,
Muhannad Araim, qui vient tout juste de terminer une conversation
téléphonique avec elle la décrit «dévastée». «Elle cherche de l'aide
de tous côtés. Ce qui lui fait le plus de bien, c'est l'extraordinaire
mobilisation de Libération, le journal qui emploie Florence.» Son seul
recours sur place est, dit-il, l'ambassade de France en Irak. «Les
seules informations qu'elle reçoit lui parviennent par le canal
diplomatique.» De Londres, Muhannad Araim fait de son mieux. Il
glane quotidiennement des infos sur le net. Par manque d'électricité,
impossible de le faire à Bagdad: «Je vais sur le site de Libération.
Mais, comme je comprends mal le français, je dois avoir recours au
traducteur informatique. Ensuite, j'appelle Souha pour lui faire un
résumé.» Pour le reste, inutile d'attendre quoi que ce soit des
politiciens irakiens. La situation est trop chaotique.
La famille d'Hussein craint-elle que son statut d'Irakien, moins
stimulant pour la carrière d'un politicien français, lui donne moins de
chance d'être sauvé? «Lorsque vous êtes terrifié, forcément, des
questions de ce type vous traversent.» De fait, il aura fallu deux mois
avant que la cellule de crise du Ministère des affaires étrangères
chargée de la libération des otages ait un contact direct avec la
famille de Hussein. Une première rencontre a eu lieu vendredi 4 mars
justement avec Muhannad Araim, organisée par les soins de
Libération. «lls m'ont assuré qu'ils s'occupaient aussi d'Hussein. Que
pour eux, cela avait autant d'importance que Florence.» Et, bon
prince: «Ils m'ont accordé le temps de parler.»
Et qu'arrivera-t-il si Florence Aubenas est libérée avant Hussein? Y
aura-t-il toujours autant d'articles dans la presse? Tout à l'allégresse
d'avoir libéré la Française, Raffarin se souciera-t-il encore de faire
libérer l'Irakien? «Quand on est inquiet pour l'un des nôtres, ce sont
forcément des questions qui nous traversent.» Mais Muhannad Araim
joue l'apaisement, en toute diplomatie: «La France est un pays de
démocratie. Même si parfois nous avons peur pour Hussein, nous
voulons croire que les politiciens mettront autant d'énergie à le libérer
qu'ils en ont mis à libérer Florence. De la même manière, nous
voulons croire que les journaux continueront de faire pression même
s'il ne s'agit pas d'un journaliste.» Il fait décidément très froid lorsque
l'on est piégé dans l'angle mort.

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