Denis Pittet, le penseur du «Matin»
TEXTE: THIERRY MEURY
Quand Denis Pittet rejoint Gattoni sur la page
«Opinions» du Matin – ils l’appellent ainsi – on se
dit que décidément ce canard est au journalisme
ce que l’annuaire téléphonique est à la philosophie.
Ou plus précisément, que Denis Pittet est à
l’éditorial ce qu’était Ray Charles à la
photographie.
Quand l’homme, qui par ailleurs, n’a pas peur de
s’engager, prend sa plume pour autre chose que sa
liste de commissions, il ne laisse pas le lecteur
indifférent, c’est le moins qu’on puisse dire. Car le
rire est sain. Et s’en priver pour les deux
malheureux francs que coûte ce tabloïd serait
ridicule. Qu’on se le dise: celui qui a raté son
récent édito sur les 4x4, chef-d’oeuvre
journalistique contemporain où à la question
«pourquoi ne pas interdire ces véhicules?», Denis
Pittet répondait par cet argument massue: «Parce
que!» , celui-là ne doit en aucun cas se priver du
plaisir de parcourir «Le chant du Glion», titre du
dernier opus du maestro en date du vendredi 8
avril.
Relevant carrément du communiqué officiel (mais
dans un style moins coulant), ce papier pose
malgré tout les grandes questions existentielles
relatives aux travaux dans ce tunnel. Pour preuve,
ce passage d’anthologie: «…faut-il partir en Valais?
Faut-il venir dans le canton de Vaud? Faut-il passer
par les Mosses? Par Evian? A quelle heure rentrer?
Ce soir tard ou demain tôt?»
Certains seront surpris d’apprendre que le
monsieur est tout de même rédacteur en chef
adjoint du journal le plus lu en Suisse romande
(qu’on le veuille ou non). Mais la maison Edipresse
a les moyens. Et à l’instar des banques qui peuvent
s’offrir à tour de bras des fondés de pouvoir qui
n’en ont pas le moindre, la maison peut bien se
payer le luxe d’un rédacteur en chef adjoint pour la
tenue des procès-verbaux!
Mais le destin des grands journalistes, comme celui
des grands écrivains, ne tient finalement pas à
grand-chose. Et Denis Pittet est placé pour le
savoir, lui qui n’aurait sans doute pas embrassé
cette merveilleuse profession si, en son temps, il y
avait eu de la place dans la gendarmerie.