HISTOIRES DE L'ART

Plaidoyer pour une neuve invention

Mis à mal par l’image numérique, le photojournalisme agonise. Il
lui faut de toute urgence une cause spirituelle et révolutionnaire.

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

Fondateur de l'Agence Vu à Paris, Christian Caujolle est depuis de
nombreuses années l'un des meilleurs observateurs de la presse
et du photojournalisme. Dans les colonnes du Monde
diplomatique, il s’interroge sur l’avenir du photoreporter
professionnel, au lendemain de deux événements majeurs: les
tortures dans la prison d’Abou Ghraib à Bagdad, dont on juge en
ce moment l’une des principales protagonistes, et le tsunami de
l’océan Indien, dont une réplique vient juste de terroriser la
région. On le sait, leur couverture médiatique fut planétaire.
Comme lors de toute péripétie d’envergure en effet, les
photographes étaient là et ont rapporté des images inouïes. Dans
les deux cas précités toutefois, Christian Caujolle relève une
nouveauté de taille. Les photographies étaient numériques parce
que des soldats, des touristes, en un mot des amateurs et non
des professionnels les ont prises. Le cas récent du prince Harry
vêtu en nazi et photographié par un proche à l’aide de son
téléphone portable vient renforcer la constat: «Si n’importe qui
peut produire avec son téléphone mobile performant des
documents essentiels, à quoi peuvent bien servir les
professionnels?»

En même temps, cette concurrence peut être l’occasion d’un
renouveau du photojournalisme, à la croisée des chemins entre
images immédiates et photographies d’auteur: «Avec l’irruption
des images numériques, il arrive actuellement à la photographie
ce qui arriva à la peinture, au XIXe siècle, avec l’irruption… de la
photographie. C’est au tour de celle-ci maintenant de démontrer
que les Malevitch et les Picasso de la photographie sont encore à
venir. Et que leurs images seront plus neuves, plus fortes et plus
bouleversantes que jamais.» Le parallèle est pertinent, la
peinture non figurative naquit de l’impossibilité de régater contre
Kodak, Fenton et Cartier-Bresson. Toutefois, la seule
photographie ne saurait expliquer l’incroyable chambardement
de la peinture au tournant du XXe siècle. A l’innovation
technologique est venu s’ajouter un fol enthousiasme spirituel et
politique, la Révolution d’octobre 1917. Lorsqu’en 1918, le Russe
Kazimir Malevitch ose peindre un Carré blanc sur fond blanc, il
fait symboliquement table rase du passé pictural, de la peinture
de salon, du portrait du tsar et de sa cour. La surface blanche se
transforme en un véritable plaidoyer pour une expression
artistique nouvelle. Fasciné par le cinéma, il pense aussi que le
XXe siècle naissant consacrera l’avènement de l’image mobile, en
regard de laquelle la peinture de chevalet paraît désuète. La toile
blanche devient alors écran de projection et marque pour un
temps la fin de l’aventure picturale de Malevitch. Avant d’être
assassinée par Lénine lui-même, la révolution a galvanisé les plus
grands artistes, Malevitch, Chagall ou Kandinsky. Elle a été une
idée créatrice, un terreau nouveau pour l’inspiration picturale. Or
il est à craindre, pour les photographes contemporains, que cette
idée nouvelle fasse cruellement défaut aujourd’hui…

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