L'INFO

Cinéma suisse: le titanic du désir

En 2004, les films suisses ont totalisé 2, 5% des parts de marché.
C'est maigre.

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

Trois pelés, six tondus: voilà en moyenne le public qu'a réussi à
grappiller par séance «Love Express». A priori pourtant, tout était
réuni pour raviver le désir: une histoire ni lugubre, ni autoflagellatoire;
une jeune réalisatrice pleine d'enthousiasme et non un des membres
de la sainte trinité Soutter, Tanner ou Goretta; une pincée de people
avec Mathilda May au générique, une coproduction franco-suisse avec
Arte. Et pourtant, au bout de la pellicule, le bide.
Au classement de l'Office fédéral de la statistique, il y a bien eu
quelques succès: les deux premiers sont des coproductions avec les
studios Disney, viennent ensuite des Alémaniques, «Ferienfieber» de
This Lüscher, «Que sera?» de Dieter Fahrer et «Downtown
Switzerland» de Christian Davi et Fredi Murer; tous les autres ne
passent pas la rampe des 10 000 spectateurs.
Pour Thierry Spicher, producteur de la prochaine comédie de Jean-
Stéphane Bron, révélation du cinéma suisse (130 000 entrées pour
«Le génie helvétique»): «Même si un long métrage est fragile comme
«Love Express», il est incroyable que l'on ne trouve pas en Suisse
romande 15 000 personnes pour s'y intéresser, curieux de se faire un
avis. D'autant qu'il y a dans notre région 15 000 professionnels du
milieu artistique. On devrait au moins retrouver ces gens-là dans les
salles.» Mais ils n'y viennent pas – à quelques belles exceptions près,
comme «Tout un hiver sans feu». La raison? «Autisme, ghettoïsation,
égocentrisme», énumère Spicher.
Problèmes qui se posent davantage en Suisse romande. Car «les
Suisse alémaniques, eux, vont voir leurs films». A commencer par
«Achtung, fertig, Charlie» - 529 000 entrées. «Les deux territoires ne
doivent pas être comparés», insiste le cinéaste Denis Rabaglia: «Nous
sommes le 100e département français voilà tout! Nous avons un
marché sursaturé par la culture francophone alors que les
Alémaniques vont voir le cinéma parce qu'il est en dialecte.» Pour lui,
les difficultés des cinéastes romands s'expliquent par une presse
«extrêmement désobligeante», par «un certain inconscient collectif -
quand quelqu'un veut se distraire, il préfère miser sur un Français que
sur un Romand». Et puis il y a tout l'arsenal marketing qui fait défaut à
la distribution des films romands. Thierry Spicher estime
«rocambolesque» d'accuser la presse. La cause première, «c'est les
cinéastes qui doivent la trouver. Se demander pourquoi le cinéma
romand fait si peu envie, réfléchir en termes nationaux, se demander
s'il faut mettre dans la distribution un acteur alémanique, etc...» Et
prendre des options courageuses.
L'Office fédéral de la culture vient de développer une aide de 600 000
francs pour doper le cinéma romand, mais se pointe déjà le risque de
saupoudrage de la manne. «Résultat, on va peut-être tous se
retrouver avec 20 000 francs supplémentaires - de quoi se payer un
demi-poste d'assistante.» Arroser plutôt que faire des choix: dans la
culture suisse, c'est ce qui s'appelle faire un remake d'un mauvais
film.

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