Avis de recherche pour douze
paires de chaussettes
matrimoniales
TEXTE: JACQUES NEIRYNCK
Je me suis marié à une époque tellement reculée,
1955, que je réalise pour la première fois qu’un
demi-siècle s’est écoulé. Le souvenir le plus
obsédant est celui de mes chaussettes. La coutume
voulait que les époux reçoivent un ultime cadeau
de leurs parents sous la forme d’un trousseau
complet. Ma mère m’acheta donc douze paires de
chaussettes, en sus de tout le reste, bien entendu.
C’étaient les premières chaussettes en fibres
synthétiques.
Elles se révélèrent increvables au propre comme
au figuré. Au bout de vingt ans d’usage exclusif de
ces chaussettes, elles persistaient à ne pas étaler
la moindre faiblesse. Pas de trou, pas de déchirure.
La couleur était un peu passée, mais cela ne
présentait aucun inconvénient, car je n’attendais
pas que l’on s’extasiât sur le coloris de ce
vêtement subalterne. Pendant vingt ans, je
n’achetai donc point de chaussette et je fus, avec
quelques autres, responsable de la déroute de
l’industrie textile. Point de trous dans les
chaussettes signifie point de ventes de
remplacement, baisse du chiffre d’affaires,
licenciements, fermetures d’usine, délocalisation.
Je me considère donc comme un des pionniers
coupables de la mondialisation.
Animé par cette vague culpabilité, lassé de
toujours porter les mêmes chaussettes, gêné de
refuser celles que me proposaient les vendeurs de
chaussures, je finis par donner en 1975 les douze
paires à une oeuvre de charité. Elles ornent donc,
pour l’instant, douze paires de pieds appartenant à
des pauvres, pour appeler les gens par leur nom.
Douze heureux gaillards munis de chaussettes
indestructibles. Le présent appel leur est destiné.
Rendez-moi mes chaussettes! Ou plus exactement,
revendez-les moi! A n’importe quel prix. Car je n’en
ai point retrouvées de semblables. J’ai tout essayé,
les grandes surfaces comme les magasins de luxe.
La chaussette contemporaine est faite pour se
trouer à la première occasion. Au sens littéral dans
certains cas: on la sort de son emballage, on
l’enfile, on la perce avec le gros orteil, on la jette,
on en rachète une autre. Cela correspond à une
logique imparable, celle des fabricants de textile.
En produisant des chaussettes à trous spontanés,
ils assurent la pérennité de leurs entreprises. Entre
eux, il a suffi de se mettre d’accord, une fois pour
toutes, afin de ne plus fabriquer des chaussettes à
la façon de 1955.
Cette histoire m’obsède. C’est comme si j’avais
stupidement égaré un talisman donné par ma
mère, que j’aurais dû préserver jusqu’à la fin de
mes jours. Par ma propre faute, je gaspille un
argent durement gagné pour acheter des
générations de chaussettes de plus en plus
fragiles. Je ne suis plus coupable de la
mondialisation, j’en deviens la victime.
Voici vingt ans, j’ai lancé un premier appel en
profitant de la tribune que m’avait consentie la
RSR. Mes chaussettes matrimoniales ne sont pas
revenues. En revanche, d’excellentes auditrices de
Fribourg et du Valais se mirent à me tricoter des
chaussettes de laine et à me les expédier par la
poste. Je les garderai toujours comme un talisman
de substitution. Elles me tiennent chaud au coeur.
Pas aux pieds, car elles sont trop épaisses pour
pouvoir les enfiler dans des chaussures de ville.
Ainsi, orphelin de mes chaussettes matrimoniales,
je lance ici un ultime appel: rendez-moi mes
chaussettes! Car je ne compte vraiment pas qu’un
fabricant recommence jamais à fabriquer des
chaussettes bonnes pour toute une vie.