«Pour gagner après avoir eu le cancer
des parties, faut en avoir»
TEXTE: DENIS MAILLEFER
Faut annuler, j’ai dit à ma femme l’autre jour en lisant
mon journal; je parlais des vacances d’été, on a fait une
préréservation pour aller faire une croisière, on y va
presque chaque année, une fois c’est le Danube, une
fois c’est la Volga, cette année, c’était le Rhin, c’est
sympa d’habitude on se retrouve toujours une équipe, y
a que des gens d’ici, c’est organisé par une agence de
voyages de la région, on se fait des tournois de jass à
n’en plus finir, on peut boire des verres tranquilles c’est
pas nous qui conduisons, et pis c’est bien pour les
femmes y a des visites, des églises, des monuments,
moi je suis pas trop vieilles pierres mais faut aussi
qu’elles aient du plaisir après tout, l’année prochaine ça
sera le Nil je sais pas si je vais y aller je supporte pas
trop quand il fait une tiaffe du diable, explique JEAN,
mais donc cette année c’est non passque j’ai donc lu
que ce serait le dernier Tour d’Armstrong et que veux le
regarder à la télé. Je sais bien que y en a des qui le
critiquent mais moi je l’aime bien, et pourtant
d’habitude les Amerloques c’est pas tant ma tasse de
thé mais lui il est spécial, d’abord cette histoire de
cancer, je m’excuse mais fallait le faire, choper le
cancer des parties et pis l’année d’après reprendre la
compétition et même gagner fallait en avoir et c’est pas
tout le monde qui l’aurait fait, observe JEAN en
connaisseur. JEAN a fait un peu de vélo dans sa
jeunesse, comme tout le monde, il a même réussi une
fois à faire le Mollendruz (et à manger une fondue au
sommet – je m’en fous comme ça je serai plus lourd à la
descente), mais sa surcharge pondérale naissante et
croissante l’a vite dissuadé, suite à quoi JEAN est
devenu un grand spécialiste de cyclisme sur canapé,
surtout pour le Tour. Six fois, hein, c’est pas rien, et
avec du style, en plus, pas des victoires à la Indurain,
en suivant en montagne et en leur foutant la monstre
brossée au contre-la-montre, non, en attaquant sans
relâche*, en les secouant tous en montagne, le Teuton
rouquin, le Frouze avec son maillot à pois collé aux
épaules et, en 2003, quand il a coupé à travers champs
pour éviter Beloki qui se faisait le supereczéma du
goudron devant ses roues et quand il est tombé,
toujours en 2003, vers Luz Ardiden et pis qu’il s’est
relevé pour tous les flinguer et pis quand il les a tous
ramassés dans L’Alpe d’Huez l’année passée, hein,
chapeau. Alors bien sûr y aura toujours des râleurs
pour dire le dopage et ci et ça, mais au fond tout le
monde se dope un peu à quelque chose, y en a c’est
aux médicaments, y en c’est au travail, y en a c’est la
drogue, tout le monde marche à quelque chose, c’est
normal c’est le monde moderne qui veut ça, moi par
exemple je bois volontiers un verre, c’est pas interdit
hein. Alors en juillette (JEAN prononce ainsi), moi je
serai sur mon canapé, une bière à la main, et j’espère
qu’il les larguera tous une fois de plus, rien que pour
emmerder les Bourbakis anisés aux bords des routes de
France.
*JEAN connaît le vocabulaire journalistique