L'ÉDITORIAL

De la beauté des moulins à vent

Ce n'est pas le tout de lire, mais va falloir bâtir des
moulins. En nombre suffisant pour affronter l'élan de 22
millions de Vénézuéliens. Dans l'espoir de dynamiser
son peuple, le président Hugo Chavez vient, en effet, de
distribuer un million d'exemplaires de Don Quichotte
sur toutes les places Bolivar du pays. Afin, dit-il, de
«nourrir les esprits» du modèle «d'un lutteur qui
cherchait à redresser les torts et à arranger le monde».
L'Europe s'en tord de rire.
Il faut reconnaître qu'il est malaisé, à première vue, de
discerner ce qu'il faudrait copier dans l'oeuvre: courir
derrière une chimère, éventrer des moulins, pallier
l'oisiveté par une épopée de pacotille où, sous l'oeil
d'une Dulcinée introuvable, de fausses armes se brisent
sur des ennemis inventés? Mourir achevé par les
«mains de la mélancolie», après avoir sombré «en la
plus étrange pensée où jamais tomba fol au monde»?
Le programme présidentiel laisse perplexe, surtout pour
un pays empêtré dans le partage des richesses, avec
plus de 15% de chômage avoué.
L'Europe, donc, rigole. Ses présidents à elle sont
raisonnables. Respectueux. Ils gèrent sobrement leur
dossier, ils ne distribuent pas de livres, ils ne
recommandent aucune lecture. Le feraient-ils,
d'ailleurs, que nous serions certainement épouvantés. Il
n'est qu'à songer au choix qu'aurait pu adopter le
Suisse, Samuel Schmid, pour s'en convaincre.
Pourtant... Pourtant, l'idée vénézuélienne déclenche
une pointe d'envie, elle gicle du soleil partout sur la
planète. On se fiche qu'il faille ou non imiter Don
Quichotte. Du moment qu'on le lit. Qu'on se plonge
dans ces aventures folles et drôles, cette langue
somptueuse, cette magnifique critique sociale.
Distribuer un livre, c'est un acte majeur. Si l'Europe
ricane, c'est parce qu'elle ne sait plus très bien à quel
point elle croit encore à la culture. Surtout la sienne.
Davantage que les moulins, c'est cette posture cynique
qu'il conviendrait d'éliminer. Raser, comme le héros de
Cervantès, «une si mauvaise semence de dessus la face
de la terre». Relire les classiques jusqu'à s'enivrer, se
rouler de bonheur dans la littérature. L'art, seul, tient
aux vents.

Ariane Dayer

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