HISTOIRES DE L'ART

Jean-Paul contre Jean Paul

Sartre, qui aurait 100 ans aujourd’hui, est le théoricien de
l’existentialisme et de la mauvaise foi. Pendant que l’une
triomphe, l’autre agonise.

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

Jean-Paul Sartre ne croyait pas en Dieu. L'homme n'est pas le
fruit d'un projet divin, ne relève d'aucune essence
prédéterminée. Il se résume à un «étant», une chose qui existe
et doit se construire. «Nous ne sommes d’abord rien et nous
avons à devenir quelque chose, à bâtir nos essences dans un
projet de vie.» Or, du fait même que Dieu n'existe pas, l'homme
se retrouve libre, sans déterminisme, placé devant des choix
qu’il doit assumer. Il n'a pas d'excuse, «pas de ciel intelligible
auquel se raccrocher», il est la somme de ses actes, il est ce qu'il
devient, il est ce qu'il se fait. Apôtre de la responsabilisation,
Sartre fustigea la mauvaise foi, cette dérobade hypocrite qu’il
savait si bien décrire à travers des exemples de la vie courante.
Personne n’a oublié la jeune coquette à son premier rendez-vous
galant. Elle veut être désirée, mais elle veut aussi être respectée
par son soupirant. Alors, «elle lui donne la main par distraction,
comme si elle donnait autre chose, un élément séparable d'elle,
comme si elle était deux morceaux d'égale irresponsabilité
accolés: un ange et une main inerte.» Jean-Paul Sartre aurait eu
100 ans aujourd’hui, mais l'hommage rendu à l'un des plus
grands penseurs modernes est inexistant. De toute évidence,
nous avons préféré commémorer un autre Jean Paul. En pleurant
la mort du pape au-delà de toute retenue, nous avons non
seulement consacré l'avènement de la bigoterie au détriment de
la philosophie, mais aussi, et surtout, nous avons hypocritement
sanctifié, sans jamais les appliquer, les valeurs et les interdits
que le Saint-Père prodigua durant sa vie. Comme le rappelait en
effet le magazine Marianne, le monde s’est agenouillé devant un
homme continuellement bafoué. Jean Paul II a condamné la
guerre en Irak, elle a lieu, réprouvé l’ultracapitalisme, il
triomphe, appelé à davantage de solidarité, la pauvreté croît,
réprouvé le préservatif, le latex est roi, interdit l’avortement,
l’Espagne le pratique, dénoncé le divorce, l’Irlande le reconnaît,
vilipendé le mariage gay, la France adopte le pacs. De Sartre,
nous avons oublié l’humanisme responsable et conservé une
mauvaise foi d’enfer…

C’est précisément cette dernière que le peintre surréaliste René
Magritte a stigmatisée dans une oeuvre à l’implacable lisibilité.
Confondant à dessein l’intérieur restreint d’une chambre avec
l’extérieur infini d’un azur nimbé de blanc, Magritte intitule
pompeusement sa peinture Les valeurs personnelles (1952),
cependant que son tableau regorge d’objets personnels à la
trivialité rébarbative. Il confère à ces pauvres petites choses une
dimension phénoménale et prête à leurs contours stéréotypés
une attention proprement fétichiste. Dans le ciel qu’habitent
traditionnellement les grands mystères de la foi, l’homme
bassement terre à terre, s’entoure d’un savon, d’un peigne et
cultive son apparence. Il est dans la nue et se noie dans un verre
d'eau. Côtoie la lumière et frotte une allumette. Décidément,
l’homme est un blaireau.

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