Ça, c'est dinde!
C'est depuis qu'Hervé m'appelle «ma caille», soit depuis
huit jours, que je me méfie. C'est nouveau, non pas
qu'Hervé soit un rustre de sécheresse, mais,
généralement, les noms de volailles, il les conserve pour
son épouse (ou du moins ce qu'il en reste) – celle qu'il
appelle «la dinde». Or, je viens de lire qu'une nouvelle
épidémie de grippe aviaire s'est abattue sur les volailles
italiennes. Et qu'il se trouve que la dinde d'Hervé vient
justement d'Italie. Il l'a rencontrée lors d'un séminaire
de cadres de sa banque. Comble de malheur pour moi,
Hervé a toutes les tares: l'OMS explique qu'il faut éviter
les concentrations de volailles dans les basses-cours.
Hervé a trois poussins – que des filles – et loge chez sa
belle-mère (elle, aucun risque, il l'appelle «la morue»).
Toujours dans le bulletin de l'OMS, on lit qu'en Chine la
grippe s'est développée rapidement parce que 60% des
13,2 milliards de poulets vivent à proximité d'autres
animaux, notamment des porcs. Or, le voisin de la
maison mitoyenne d'Hervé n'est autre que mon
supérieur direct à La Poste. L'OMS préconise bien
quelques traitements, mais difficiles à appliquer dans la
vie de tous les jours – désinfecter toute personne,
matériel ou véhicule qui entre en contact avec la bassecour
suspecte. Considérant le degré de mes angoisses,
Hervé, pour m'apaiser et me prouver la vastitude de
son vocabulaire au rayon volailles, m'a répondu: «Allez,
j'ai peu de temps, laisse-toi aller “ma poule”».
Béatrice Schaad