Allô? Ta course est à l'eau!
Lors des championnats de France, le vainqueur en titre, David
Maitre, a été disqualifié. Il a pris une sonnerie de portable pour le
top de départ.
TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN
«Une année à mettre à la poubelle», se dépite David Maitre. Une
année à l’eau, quoi. David Maitre est nageur. Champion de
France en 2002 et 2004 du 50 mètres nage libre. Le 50 mètres,
c’est la discipline en natation. «C’est comme le 100 mètres en
athlétisme. Ça tient à rien», dit-il. Le 13 avril dernier, en effet,
lors des championnats de France, il a suffi d’une sonnerie de
portable dans le public, juste là, derrière son dos, pour tout lui
faire perdre, à David Maitre. Son titre de champion de France et,
plus grave encore, sa participation aux championnats du monde.
En quelques secondes, cette course devait couronner une année
d'acharnement. En quelques secondes, David Maitre jouait son
avenir. Mais voilà. Un coup de fil au mauvais moment, et tout
bascule. David entend le dring du téléphone, le prend pour le bip
de départ, bouge et se fait disqualifier. Quinze jours après, il ne
s’en remet toujours pas: «Je suis abattu. Abattu. C’est très dur.»
Tout n’est qu'ironie dans cette affaire. Pour commencer, le point
faible de David, ça a toujours été les départs. Mais en retard, pas
en avance. «J’ai la réputation d’être le pire starter, comme il dit.
Parce que je suis très long en temps de réaction.» Comprenez
que, quand le signal retentit, David Maitre est le dernier à
décoller les talons du bloc. A chaque fois, c'est pareil. Il gagne
ses courses à l'arraché, en rattrapant son retard du départ. Du
coup, depuis une année, l'entraîneur de David n'a eu de cesse de
lui faire travailler ses départs. A vos marques: on monte sur le
bloc. Premier signal: on se met en position. Puis, concentration
extrême, on attend le second... Et top! On s'élance. Illico,
instantanément, sans un centième de seconde de décalage.
David Maitre l'a fait et refait: 364 jours sur 364, des milliers de
fois. «J'avais beaucoup progressé. Mon temps de réaction
s'améliorait. Vous m’auriez demandé la semaine avant la course
ce qui pouvait m’arriver, j’aurais pu tout imaginer, sauf un faux
départ.» Dire qu'il s'est tellement bien entraîné, David, que le
jour J, il a fini par trop bien faire! «Sur le plot, en attendant le
dernier signal, vous êtes en apnée. Vous n'attendez qu'une chose
pour tout lâcher. J'étais trop dedans.» David Maitre s'en veut: il
n'a pas réussi «à faire le tri entre les différents sons».
Le faux départ, en natation, ça ne pardonne pas. Gérard Durant,
président du Centre sportif de Clichy à Paris où est affilié David
Maitre, le sait bien. «C'est simple: cela entraîne la
disqualification. C'est la règle internationale.» Mais, cette fois, il
n'est pas prêt d'accepter la sanction. La disqualification de son
poulain pour une sonnerie de portable au mauvais moment, il
trouve cela injuste. «Vous vous rendez compte? On lui vole une
année de sa vie!» Gérard Durant a tout essayé pour sauver David
Maitre. «On a fait une réclamation écrite en vain. On a tout mis
en avant: l'allée de déambulation à 2 mètres seulement derrière
les nageurs, le bruit dans les tribunes, et ce portable bien sûr! En
plus, la sonnerie était, comment dire... c'était une sonnerie
bizarre. Alors, forcément, ça l'a perturbé.» Qu'on prenne le
mouvement réflexe du nageur, au moment où résonne le son
suspect, pour une tentative de tricherie, ça le met en rogne,
Gérard Durant. «Ils savent que je n’ai pas triché, renchérit David
Maitre. Je n’ai jamais fait de faux départs. Comme tout le monde,
ils savent que je suis le plus nul en temps de réaction. Alors, me
faire éliminer pour un départ précipité, c’est le comble!»
Le summum de l'ironie, c'est que, depuis sa disqualification,
David Maitre n'a jamais autant été sollicité par les médias. La
nouvelle de sa disqualification à cause d'une sonnerie de
portable a fait la une de toutes les rubriques «insolites» du web.
Jamais, le nageur n'a eu autant d'attention. «Après la course, j'ai
tout eu: la presse, la radio, la télé. Tout le monde voulait une
interview, j'y ai passé l'après-midi!» Il rit jaune. «Le lendemain, il
y avait le 100 mètres, je pouvais toujours espérer un bon
résultat. Mais j'étais traumatisé. Je n'ai réussi à rien faire.»
A qui doit-on ce terrible coup de fil qui plombe la carrière de l'exchampion
de France? Qui était la personne qui n'a pas pensé à
éteindre son téléphone? Pire encore, qui était celle qui a jugé bon
d'appeler à ce moment-là très précisément? David Maitre préfère
ne pas se poser la question. Ce qui compte à présent, c'est la
suite. «Réussir à se remotiver. Je vais préparer des bons temps
pour au moins me qualifier aux Jeux méditerranéens.» Quant au
président du club, Gérard Durant, la prochaine fois, c'est sûr, il
veillera à «ce qu'une annonce soit faite pour que les gens dans le
public éteignent leur portable.» Mais téléphone ou pas, peu
importe, David Maitre continue à se battre pour sa carrière. Il ne
décroche pas.