PIÈGES À CONSOMMATEUR

Complainte du voyageur anonyme

TEXTE: JACQUES NEIRYNCK

Les hôtels n’ont plus rien à voir avec les palaces inventés au
XIXe siècle pour les plaisirs d’une aristocratie oisive. Ce sont
devenus de grandes casernes organisées selon les lois du
profit, tributaires du travail à la chaîne effectué par du
personnel non qualifié. Une usine à loger des clients, une
machine à dormir, à manger, à tenir des réunions de travail
ou, éventuellement, à se reposer. Chaque chaîne
standardise la disposition des chambres et satisfait ainsi le
besoin de repères des voyageurs. Ils sont toujours chez eux,
puisqu’ils ne sont nulle part et partout à la fois.

Il n’y a plus de service personnalisé compte tenu du coût et
de l’incompétence de la main-d’oeuvre. Le voyageur fait la
file pour s’asseoir au restaurant, tout comme pour recevoir
sa clé ou payer sa note. A la réception, personne ne parle
autre chose qu’un anglais réduit à sa plus simple
expression. Si le client ne dispose pas d’une carte de crédit,
il devient suspect et il lui faut payer sa chambre à l’avance.
Le naïf qui aurait le réflexe obsolète de déposer le soir ses
chaussures devant sa porte, dans le ridicule espoir qu’elles
soient cirées le lendemain matin, ne les retrouvera plus
jamais, car le personnel aura supposé qu’il voulait les jeter.
A part cela, les chambres sont climatisées, il y a une
télévision avec un choix de films pornographiques, une prise
pour se raccorder à l'internet et un bar bien garni.

Cette standardisation risque néanmoins de mettre le client
de mauvaise humeur pour des raisons indéfinissables, qu'il
parvient mal à cerner et qui le font douter de son propre
équilibre mental. Il se sent glisser dans l’anonymat. Ce
danger est combattu par les méthodes éprouvées du
marketing moderne. Je suis tombé dans un Hilton où l'on
n'arrêtait pas de me demander mon nom: à la réception, à
la conciergerie, à la caisse, au restaurant. Je n'ai vraiment
compris ce rite qu'à la fin du séjour, lorsque j'ai rempli le
questionnaire m'invitant à donner mon opinion sur les
services de l'hôtel. Une question en particulier m'intrigua:
«Le personnel vous a-t-il toujours appelé par votre nom?»

Ainsi, un jeune cadre avait conçu une idée brillante.
Comment mieux lutter contre l'anonymat qu'en exigeant de
tout employé qu'il appelle chaque client par son nom ? Dans
mon cas, cela donnait lieu à des scènes déprimantes.

J'arrive au restaurant. Une pancarte m'enjoint: «Wait to be
seated!» Une hôtesse vient et s'enquiert de mon nom. Je le
lui dis. Elle prend un air consterné. Ce n'est évidemment ni
Smith ni Jones: pourrais-je épeler? Je m'exécute. Elle adopte
une attitude faussement intéressée. Pourrais-je lui dire
comment cela se prononce? Je prononce. Est-ce que ce ne
serait pas un nom russe? Non, pas du tout, c'est flamand.
Cela existe vraiment la Flandre, Monsieur Neuwin?

Je me suis promené trois jours dans cet univers kafkaïen.
Tout le monde s'efforçait de m'appeler par mon nom sans
que personne y réussisse. Avais-je encore un nom? Existaisje
vraiment? Dans mes cauchemars, semblables à des films
d’horreur, ma propre mère m'apparaissait en prononçant
mon nom, la bouche ouverte sans qu'aucun son s'en
échappe. Je me réveillais en sursaut, baigné de sueur.
C'était le téléphone. L'opératrice, d'origine hybride, à la fois
thaïlandaise et lituanienne, m'appelait: «It's seven o'clock,
Mister Nyinyin.»

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