LE PORTRAIT

Le lyncheur de Suisse se bidonne encore!

Il est celui qui a traqué l'arbitre Urs Meier pour un but annulé.
Aujourd'hui, Paul Thompson, journaliste au tabloïd anglais The Sun,
raconte.

TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN

Paul Thompson peut être appelé à n'importe quelle heure du jour et
de la nuit. Afrique du Sud, Canada, Irak... Le soir du 24 juin 2004, à
minuit, à la maison, le téléphone sonne. Cette fois, direction la Suisse.
«On m'a dit de prendre le premier vol pour Zurich. L'arbitre qui a
détruit le rêve de millions d'Anglais s'appelle Urs Meier. On m'a dit:
"Trouve tout ce que tu peux sur cet homme".» Et pour trouver, il va
trouver. Invasion du territoire à coups de banderoles et de drapeaux,
déballage de vie privée, publication de coordonnées personnelles,
insultes à gogo, appel au boycottage de produits suisses... Paul
Thompson est «senior reporter» au tabloïd anglais The Sun. Et au
Sun, on ne lésine jamais sur les moyens.
Le soir du 24 juin 2004 à minuit, Urs Meier, lui, ne sait pas encore ce
qui l'attend. Il pense certainement déjà à la finale qu’il espère
arbitrer. Mais deux heures auparavant, à la 81e minute des quarts de
finale de l'Euro opposant le Portugal à l'Angleterre, l'arbitre suisse
annulait le but d'une tête de Campbell. Un «Goooaaaaallll» qui aurait
pu propulser les Anglais en demi-finale. Et ça, ça n'allait pas rester
inaperçu de l'autre côté de la Manche... Lynchage médiatique,
harcèlement par mail de millions de fans déchaînés, déploiement
dans son village d'un drapeau grand comme sept courts de tennis
timbré The Sun, voilà notre Urs Meier national démoli. L'arbitrage de
la finale de l'Euro lui échappe et, avec lui en cet été 2004, c'est toute
la Suisse qui pleure. Comment peut-on salir un homme si impartial
puisque Suisse, si neutre puisque Suisse, si propre sur lui puisque
Suisse? «Ce qu'il faut comprendre, explique aujourd'hui Paul
Thompson, c'est que l'Angleterre n'a gagné qu'une seule fois le
Mondial et que, depuis, on veut réitérer. Chaque fois qu’une
compétition commence, on y croit dur comme fer. C'est quelque
chose de très important pour nous.» Le foot et la nation: postulat de
base. Un peu maigre pour justifier une chasse à l'homme en Suisse.
Mais terriblement efficace pour mobiliser les foules en Angleterre. Du
moins celles qui se délectent des histoires que raconte le Sun. «Peutêtre
qu'en Suisse les gens ne le réalisent pas. Nos lecteurs sont de
très grands fans de l'équipe nationale.»
Paul Thompson a 44 ans. Marié, deux enfants, et la raie sur le côté
bien dessinée. Chemise blanche, cravate sombre et une grande taille
qui, au premier abord, escamote un visage de rongeur. Paul
Thompson a de la bouteille. Vingt-six ans qu'il est «dans le métier» et
il aime ça. «Je me considère comme un reporter expérimenté. J'aime
mon métier. Je gagne bien ma vie, je me marre et je fais des
supervoyages! Pourquoi je changerais?» D'abord correspondant
sportif – comprenez correspondant de foot –, Thompson a ensuite
couvert la guerre du Golfe. Mission réussie, il est propulsé
correspondant royal. «Au temps de Lady Di, c'était un poste très
prestigieux. Depuis qu'elle est morte, j'ai le loisir de couvrir d'autres
histoires.» Pour l'affaire de «L'idiot qui nous a fait perdre» ou encore
«L'espèce de banquier suisse», comme titrait le Sun dès le lendemain
du match, il fallait un reporter dont on était certain qu'il ramènerait
«un bon papier».

Où l'on apprend que Franzisca Meier a parlé
Le 25 juin au matin, Thompson arrive à Watt, petit bled à une demiheure
de Zurich. «J'ai commencé par frapper aux portes. Je présentais
ma carte de presse et je demandais aux gens s'ils étaient d'accord de
me parler d'Urs Meier. C'est vraiment une célébrité dans le coin, ce
Meier!» Une habitante oriente l'Anglais vers l'ex-femme de l'arbitre,
Franzisca. «Une très belle femme. Elle était surprise de me voir à sa
porte, mais elle s'est montrée très coopérative. Elle m'a dit que son
mari l’avait quittée pour une femme arbitre. Je suis resté sur son pas
de porte, on a discuté dix minutes et je suis reparti.» Le lendemain,
en une: «L'arbitre qui m'a trompée a aussi trompé les Anglais!» Dix
minutes. Voilà ce qui suffit à Paul Thompson pour torcher son article.
Et indigner tous les reporters de la terre qui se gargarisent de règles,
de méthodes et d'éthique journalistiques... Mais Paul Thompson n'a
aucun scrupule. Pour lui et ses supérieurs, il a fait du «bon boulot». At-
il fait chanter les enfants de l'arbitre avec des billets pour un match
Arsenal-Manchester United, comme le clame Meier? «Je jure que non,
je ne les ai même pas vus. Pourquoi aurais-je fait ça? Les propos de
Franzisca nous convenaient parfaitement. C'était ce qu'on appelle du
«sex gossip» (commérage sexuel, ndlr), et ça, c'est un créneau très
fort au Sun. On l'assume totalement.» Et l'information alors? La
mission première du métier, cette garante ô combien suprême de
l'identité et de l'intégrité du journaliste? «Mon article, c’était de
l'information. Peut-être pas au sens où l'entendent d'autres journaux,
mais c'est de l'info dans le sens où je n'invente rien. C'est un compte
rendu de ce qui a été dit. Et ce qui a été dit allait intéresser nos
lecteurs. A partir de là, il n'y a pas d'autres questions à se poser.»

Où l'on apprend que divertir le lecteur, c'est aussi l'informer
La rédaction du Sun est un énorme «open space» à l'américaine où
tapotent sur les claviers un bataillon d'hommes en chemise blanche
et cravate noire. Autour, tout est rouge, de la couleur du titre. Les
murs, les mascottes, le gloss des secrétaires et même le string des
filles à moitié à poil sur les posters. Rouge foncé. Comme une colère
ou un énorme fou rire. «L'information est tellement déprimante. Les
gens ont besoin qu'on les fasse rire! Il faut les divertir.» Un
nationalisme exacerbé pour ameuter le peuple, du sexe, de l'argent
et du sport pour tenir le mâle en haleine, un humour provocateur pour
divertir le lecteur. Résultat: 3,4 millions de journaux vendus
quotidiennement. Quelques précisions tout de même. Au mot
«nationalisme» par exemple, Thompson corrige et préfère
«patriotisme». Une subtilité qui interpelle. C'est quoi au juste, la
différence? Thompson se marre. «Oui, bon d'accord, ce n'est pas une
grande différence. Ce que je veux dire, c'est que nous ne sommes pas
nationalistes au sens politique.» Il développe la thèse. «Je vous donne
un exemple: la guerre en Irak. Contrairement au Daily Mirror, notre
concurrent, qui a décidé de se prononcer contre la guerre et qui, du
coup, a fait chuter ses ventes, le Sun n'a pas pris position.
L'Angleterre est partie en guerre, c'est un fait. En tant que tabloïd, on
n'est pas là pour dire si c'est bien ou mal. Nous, on dit simplement:
"Nos boys sont en Irak, on les soutient." On fait ce que nos lecteurs
attendent de nous.»

Où l'on apprend que le «british humour» s'exporte mal
Pour ce qui est du divertissement, du savoir faire rire gros et gras,
Paul Thompson en connaît un rayon. «Le marché de la presse est très
compétitif. Il faut toujours avoir de nouvelles idées pour tenir bon. A
chaque séance de rédaction, on invente des nouveaux coups.»
L'entraîneur de l'équipe anglaise Sven Goran Erikssen en pleine
tourmente pour avoir couché avec sa secrétaire? Un reporteur du Sun
se fait passer pour un fan et lui demande de signer un autographe sur
un papier plié. Le lendemain en une, on trouve le papier déplié
contenant un texte de démission signé au bas par Erikssen. «Le
lecteur sait bien que c'est faux. On ne lui fait pas croire que c’est vrai,
on lui raconte le subterfuge et il trouve ça drôle.» Drôle. «Oui, drôle.
C'est juste un "joke"! Pour Meier, c'était la même chose. Quand on
appelle au boycottage des produits suisses, c'est évident que c'est
pour rire! On a même dit qu'il ne fallait plus acheter les gâteaux qu'on
appelle des "Swiss Rolls". Tout le monde sait bien que ce ne sont pas
des produits suisses.» Paul Thompson jure que personne ne se plaint
d’être mal traité par le Sun. «Les gens comprennent notre humour.»
Les gens peut-être, mais Urs Meier, non. Meier, zéro humour ou
question de kulturrrr? «En Angleterre, nous avons une presse
beaucoup plus libre que dans les autres pays. Et puis, il faut dire que
nous avons un humour particulier. Je comprends très bien qu’il ne soit
pas compris ou apprécié ailleurs.»

Où l'on apprend que les âmes sensibles doivent s'abstenir
Paul Thompson dit ne jamais avoir de remords. «Si vous êtes trop
sensible, vous ne pouvez pas faire ce boulot. Si vous êtes secouriste
et que vous pleurez à chaque fois que vous voyez un blessé, ça ne va
pas le faire.» On appréciera au moins le sens de la métaphore. Et, de
toute façon, ces histoires de harcèlement du pauvre Urs, il ne
comprend pas très bien sur quoi elles reposent. «Bien sûr qu’on
attaque les gens qu’on n’aime pas, je ne vais pas dire le contraire. Le
24 juin 2004, Urs Meier était l'homme le plus détesté d’Angleterre. Il
est certain que nous n’allions pas à Watt pour lui lancer des fleurs!
Mais, de là à dire que je l’ai harcelé… Je ne l’ai même pas vu!» Et la
publication de son adresse e-mail? «On a publié l’e-mail qu’il donne
sur son site internet. Un site internet, c’est public, non? Ce n’est pas
du harcèlement, ça!» Vous n’arriverez pas à faire rougir Paul
Thompson de honte. «Lorsque je dis que je travaille au Sun, soit les
gens me disent: “Sympa! C’est quoi les derniers ragots?”, soit j’ai le
droit à un regard méprisant de haut en bas. Mais je m’en fiche
complètement. Je travaille pour un journal qui ne se prend pas au
sérieux. C’est très agréable!»
Si Paul Thompson rencontrait Urs Meier aujourd’hui, il «serait ravi et
lui serrerait la main». Encore une provocation? «Pas du tout! Je me
rends compte parce que vous êtes là à m’interviewer qu’il ne l’a pas
bien pris, alors je lui dirais: “Mais Urs, c’est de bonne guerre, ça ne
valait pas la peine de te fâcher!” Vous savez, il y a une expression en
anglais qui dit que le journal du jour, ce n’est toujours qu'un
emballage de frites le lendemain.» En travaillant au Sun, Paul
Thompson aime souvent à s’en rappeler. Urs Meier devrait faire de
même.

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