Cette gauche-là
N'y aurait-il que leurs cocasseries, notre joie serait sans
mélange. Quoi de plus drôle que d'assister, une année
durant, au spectacle désopilant des dirigeants de la
Ville de Genève. Pas une semaine sans une
empoignade, un règlement de comptes, une invective.
On n'ose imaginer ce que Molière aurait pu bâtir sur ces
cinq psychologies: un colérique intempestif, un
boycotteur itinérant, un glorieux susceptible, un porté
pâle et une victime consentante.
Ah, il faut laisser que ces politiciens-là jouent la
transparence à fond, du moins celle de leur détestation
mutuelle. On en connaît le détail au jour le jour, ils se
traitent publiquement d'incapables, de mégalomanes
ou de «Jivaros coupeurs de têtes». Tout est bon pour le
jeu de fléchettes: le dérapage de celui qui veut engager
sa compagne, la rénovation d'un bâtiment, les chiffres
de l'absentéisme des fonctionnaires. Bing, bang, boum,
ça défouraille, c'était donc ça l'esprit de Genève.
Il n'est plus à prouver les effets désastreux des fariboles
de ces roitelets de province sur la crédibilité politique et
sur certains dossiers économiques. Ce qui reste obscur,
c'est le but. Que veut cette majorité de gauche? Que lui
reste-t-il de projection positive lorsqu'elle ne s'exprime
plus que par des actions négatives: la contradiction du
collègue comme la traque aux tags, aux crottes de
chiens, aux stationnements abusifs ou le boycott de
manifestations, le changement de cylindres des portes
de ceux qu'elle veut chasser de ses bâtiments?
Jamais remis en question par un pouvoir législatif faible,
l'Exécutif de la Ville de Genève est aujourd'hui le
modèle de ce que peut devenir la gauche quand elle
oublie son projet de société: une compétition hygiéniste
où il s'agit d'apparaître le plus pur, le plus propre du
quartier. Quand les conseillers administratifs caressent
une vision plus large, ils partent monter quelque chose
dans le tiers monde, comme s'il n'y avait plus rien à
rêver ici. Pris à partie, ils affirment aujourd'hui que
gérer, c'est gérer. Qu'il est de leur devoir de lutter
contre «les signes d'incivilité». Et c'est là qu'ils ne font
plus rire du tout.
Ariane Dayer