HISTOIRES DE L'ART

Sous le joug d’Annemarie Huber-Hotz

Il faut être particulièrement doué pour commettre des bourdes à
l'insu de son plein gré. Notre chancelière fédérale a ce talent.

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

Quelle gaffeuse que notre chancelière fédérale! Ne vient-elle pas
de nommer deux vice-chanceliers alémaniques à Berne, au
mépris des équilibres linguistiques et régionaux propres à la
Suisse? Puis, non contente d’offusquer la frange latine de la
Confédération, Annemarie Huber-Hotz ne l’a-t-elle pas aussi
humiliée? Cherchant en toute bonne foi à se justifier, elle a en
effet précisé, dans une interview, qu’elle n’avait jamais voulu
privilégier les Alémaniques, mais les candidats de qualité. Une
façon très cavalière d’insinuer que les Romands et les Tessinois
sont des incapables… Insipide, fermée à double tour, rétive à la
langue française, méfiante à l’égard des journalistes, médaille
d’or de la langue de bois et cultivant une peur paranoïaque des
indiscrétions, Annemarie Huber-Hotz rejoint ainsi le panthéon des
bécassines dont les décisions ou les actions excèdent toujours
les intentions. Elle a été maladroite à son corps défendant,
vexante malgré elle, blessante à l’insu de son plein gré.

La peinture regorge d'exemples où de nombreux artistes ont été
dépassés par l'entêtement d'une toile à signifier autre chose que
ce qui avait été prévu. Ainsi le cas du Vaudois Charles Gleyre. En
1858, le peintre exécutait Les Romains passant sous le joug,
célébrant la victoire des Helvètes sur les Romains en 107 avant
Jésus-Christ. On y voit les vaincus en colonnes serrées,
dépouillés, qui s’apprêtent à courber l’échine. La peur se lit sur
leur visage. L'un d'eux, levant les yeux, aperçoit la tête de leur
chef Cassius fichée sur une pique. Tout autour sont campés les
vainqueurs. A gauche, Divico brandit son épée. A droite, sont les
druides et les prêtresses, derrière, le solde des Helvètes ferme la
composition. Avec une sincérité évidente, l'artiste vaudois a
voulu célébrer ce qui constituait à ses yeux «la première
tentative des peuples encore libres pour anéantir la domination
romaine, devenue de plus en plus menaçante et insupportable à
tous». Pourtant, si l'on observe attentivement la toile, on
s'aperçoit que Charles Gleyre a peint tout autre chose. Regardez
ces Romains et la splendeur de leur anatomie. Comme ils sont
dignes dans l’adversité! A l'inverse, les Helvètes ressemblent à
une horde exaltée, paillarde et bruyante. La présence d'un chien
vociférant, d'un cheval qui se cabre et des peaux d'animaux dont
les Helvètes s'affublent vient renforcer la sauvagerie et la
bestialité des vainqueurs. Rejeté à la périphérie du tableau, le
grand vainqueur Divico a le visage masqué par son bras vengeur,
alors que les Romains, en pleine lumière, font face au spectateur
dont ils s'attirent immanquablement la mansuétude. Charles
Gleyre voulait célébrer la victoire des hommes libres sur la
tyrannie. Mais il a peint la défaite de la civilisation et de la
culture romaines contre le chaos et la barbarie. Cette
particularité de la toile à générer sa propre signification, Roland
Barthes l’appelle astucieusement «sens obtus». A Berne, le sens
obtus caractérise par extension notre chancelière fédérale.

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