L'INFO

Les animaux face au divorce: Kaï! Kaï! Kaï!

En cas de séparation, la garde du chien, du canari ou de l'iguane
baveux peut désormais être jugée devant le tribunal.

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

Jusqu'ici, en cas de séparation, les avocats étaient habitués à débattre
de l'avenir des enfants, du vase de Chine ou des armoires Ikea acquis
ensemble quand l'amour était encore de la partie. Les voilà désormais
amenés à défendre les animaux domestiques et leur équilibre affectif.
Car depuis que, en Suisse, les bêtes ne sont légalement plus
considérées comme des choses, soit depuis le 1er avril 2003, Médor et
consorts ont gagné du galon. Bien accrochés aux poils de l'époque, les
parlementaires ont poussé le souci de l'animal jusqu'à le protéger
presque aussi précautionneusement qu'un humain. L'article 651a du
Code civil précise ainsi que, en cas de litige, «le juge doit attribuer la
propriété exclusive à la partie qui (...) représente la meilleure solution
pour l'animal». Et si ça se corse entre les divorçants, accrochez-vous à
la gamelle, le juge peut aller jusqu'à «prendre les mesures
provisionnelles nécessaires, en particulier pour le placement provisoire
de l'animal». Celui-ci pourrait être protégé de l'agressivité déchargée
par ses maîtres dans la niche d'un tiers.
Avocat pour bêtes à Zurich, Antoine Goetschel, directeur de la
Fondation pour l'animal en droit, confirme que des tribunaux suisses –
à Winterthour et à Zurzach – ont déjà connu quelques cas litigieux qui
concernaient à ce jour exclusivement les chiens. Médor doit-il partir
avec madame et les enfants ou rester avec monsieur qui disposera de
davantage de temps pour s'en occuper? – voilà la question
communément débattue. A peu de chose près l'histoire de Magali à
Genève. Celle-ci se sépare, ces jours, de son concubin, propriétaire
d'un bon gros bâtard et s'inquiète de protéger au mieux son gros
Loulou. Elle qui, dit-elle, n'était pas «très chien» à la base, s'est
découvert «un amour total». Au point qu'elle se dit prête à payer les
services d'un avocat, dût-elle grever sérieusement son budget dans le
combat: «Mon ex-ami fait du chantage sur le chien. Il m'a déjà
menacée plusieurs fois de m'empêcher de le voir si je ne reviens pas à
la maison.»
La France qui a pris un peu d'avance sur la Suisse en offrant plus tôt
un nouveau statut à l'animal, a connu son premier cas en 2001. Le
juge de référé du Tribunal de Cusset (Allier) a même dû ordonner la
nomination d'un médiateur pour régler le problème de la garde de
Munch Adamson de la Brugière, dit Mozart, un chien mâle de race
West Highland que se disputait un couple. Sur le champ de bataille
dans la première tranchée, l'avocate de la dame soutenait que le
chien était un cadeau de la Saint-Valentin et qu'il n'était pas question
de le restituer. Dans le camp adverse, les avocats du plaignant,
comme le rapporte le Journal de la Haute-Marne, affirmaient que
l'ancienne amie de leur client n'avait conservé le chien que dans
l'unique but de lui nuire. «Il n'y a pas pire pour l'état mental du chien»,
s'inquiète Thérèse Bedaux.
Car, qu'on se le dise, sous les écailles, les poils et les épines, il y a un
coeur qui bat. Et qui souffre en cas de séparation de ses maîtres, n'en
déplaise aux insensibles. Thérèse Bedaux, comportementaliste pour
chiens, dresse un tableau apocalyptique: «Lorsqu'il se sent tiraillé, le
chien peut devenir hyperactif, voire dépressif». Evelyne Teroni
coauteur du livre Le chien, un loup civilisé, rapporte que, dans les cas
les plus fréquents, «le chien qui reste avec la personne seule, le plus
souvent la femme, devient une éponge affective et un objet de
transfert». Il n'est pas rare alors que l'animal «prenne l'habitude de
dormir avec sa maîtresse», renchérit Thérèse Bedaux. Et, quand celleci
«fréquente à nouveau», le chien refuse l'accès du lit au nouvel
amoureux. Perspective tout aussi dramatique chez le chat, comme le
raconte Rosemarie Schär, zoologue: «J'en ai vu qui tournent
l'agressivité ambiante contre eux-mêmes. Ils se lèchent sans
discontinuer jusqu'à provoquer une inflammation.» Autant de constats
qui hérissent Suzette Sandoz. Députée au moment des débats sur
l'initiative «L'animal, être vivant», elle s'était ardemment battue
contre cette évolution et s'en offusque encore toutes griffes dehors:
«Vous rendez-vous compte qu'il faudra bientôt s'excuser auprès d'une
araignée parce qu'elle a été avalée par l'aspirateur?» Cette
prévenance à l'égard des animaux est révélatrice, selon elle, «d'une
société qui perd totalement ses repères. Nous vivons une époque où,
d'un côté, on supporte de visionner des films d'une extrême violence
et, de l'autre, on fond en larmes devant la blessure d'un animal.
Savez-vous que les nazis étaient pareils?»
Seuls quelques rares animaux n'ont jamais fait l'objet d'une empathie
particulière et sont assurés de ne pas souffrir du divorce de leurs
maîtres: le ver de terre ou les lézards. Ils ont cette étrange
particularité de pouvoir abandonner, par un savant système
d'autodéfense une partie d'eux-mêmes et de se l'autoreconstituer
ensuite – ce sont des autotomes. Dans ce cas, plus d'angoisse: «Je
laisse ma queue à monsieur, tandis que madame a la garde de ma
tête.» Et tout cela, sans frais d'avocat. Certains, décidément, ont la
belle vie.

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