LA UNE

Ces cinq gosses qui gouvernent Genève!

Le plus grand mérite du Conseil administratif de la Ville de Genève
depuis deux ans? Nous faire rire. Mais, pour ce qui est du bilan
politique, il y a plutôt de quoi pleurer!

TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN ET ARIANE DAYER

Cinq hommes dans la ville. Costards sombres, teint grisonnant, ils se
déhancheraient dans les rues immaculées de Genève. Plus une crotte
de chien, plus un tag, plus une voiture mal garée. Et des recettes
d'amendes d'ordre plein les poches. Le générique est lancé. Mais
attention, il est trompeur. Car, en vrai, la vie des cinq membres de
l'Exécutif genevois, c'est plus caricatural que du Tarentino quand l'un
dégaine une assiette sur l'autre. Plus ridicule que les Teletubbies
quand ils se chamaillent pour la voiture de fonction – «Moi, je veux
garder la grosse Chrysler!» «Laisse tomber, mec, dans un mois, je
suis maire et j'achète une japonaise eco-friendly.» Plus navrant qu'un
épisode de Dallas quand le JR de service cherche à placer sa
compagne dans son département. Manuel Tornare, Patrice Mugny,
Christian Ferrazino, André Hediger et Pierre Muller savent faire parler
d'eux. En toutes circonstances. Tantôt un propos excessif, tantôt un
règlement de comptes ou une grosse bourde. La vie du Conseil
administratif de la Ville de Genève est un feuilleton qui fait de
l'audience au-delà de ses frontières.
Les poussées de fièvre
Depuis deux ans, tout vire au scandale public. Alors même que
l'Exécutif rassemble une quasi-majorité de sensibilités de gauche.
Chaque conseiller administratif tonitrue de son côté, accusant l'autre
des pires maux: incapable, nul, démago, mégalo, coupeur de têtes.
Pierre Muller reconnaît: «C'est vrai qu'on n'a pas une très bonne
image. Et, depuis qu'on est filmé sur Léman Bleu, c'est pire. On a l'air
encore plus cucul!»
La sobriété, connaît pas, tout se fait toujours dans l'excès. Il y a eu le
cas du palais Tornare, l'interdiction des caméras de la TSR lors d'une
séance du Conseil municipal, le budget exorbitant de 50 000 francs
par magistrat pour les voyages à l'étranger, l'affaire du placement
des petits copains de Patrice Mugny dans son département... Il faut
repenser la circulation automobile au centre-ville? La ville traduit:
«Plumons les conducteurs!» Un problème de locaux dont le bail est
échu? Christian Ferrazino, en charge du Département de
l'aménagement, des constructions et de la voirie, ne lésine pas sur les
moyens. Pour une négociation, vous repasserez, le magistrat fait tout
bonnement changer les verrous des portes et met à la rue la
Compagnie 1602, l'association qui organise la Fête de l'Escalade.
Parfois, le sujet mériterait une prise de position unanime et
cohérente. C'est trop exiger de l'Exécutif genevois. Récemment, un
absentéisme inquiétant a été observé dans l'administration
municipale. Les cinq auraient pu au moins se concerter. Mais non. A la
place, les magistrats règlent leurs comptes par voie de presse. Patrice
Mugny, chef des Affaires culturelles, le premier, jette la faute sur ces
«incompétents» que l'administration engage. Et fait réagir au quart
de tour Manuel Tornare, responsable des Affaires sociales, des Ecoles
et de l'Environnement, qui rétorque dans les colonnes de la Tribune
de Genève: «La gestion des absences passe davantage par la
meilleure gestion des présences que la stigmatisation des
fonctionnaires.» Et toc! «Ben oui, confirme-t-il à Saturne, je ne
pouvais pas laisser Mugny dire n'importe quoi, alors que j'ai mis sur
pied une commission consultative pour favoriser le dialogue! C'est
moi qui suis responsable de ce dossier, il fallait bien que je réagisse!»
On a le sentiment que, si ces cinq-là pouvaient diriger sans jamais se
rencontrer, ça irait bien aussi: «C'est vrai, confirme Christian
Ferrazino, que le mercredi matin n'est pas le moment le plus agréable
de ma semaine.»
La médiatite aiguë
Les magistrats de la Ville de Genève ont des envies irrépressibles de
visibilité médiatique. Un besoin pathologique d'exister dans la presse.
«Si un jour Mugny fait une pleine page et que, le lendemain, Tornare
n'a pas la sienne, c'est le drame!» raconte Pierre Muller qui n'hésite
pas, quant à lui, à solliciter Le Matin de temps à autre. «En ce qui me
concerne, complète Christian Ferrazino, pour régler mes comptes, je
ne passe pas par voie de presse. Mais je constate que ce n'est pas la
pratique de tout le monde.» Il prend le soin de ne jamais nommer
personne d'autre que lui-même. Mais n'empêche que les yeux restent
bien rivés sur Tornare et Mugny. Pierre Muller s'esclaffe: «Un jour,
Mugny m'a dit: "C'est le trente-sixième jour de suite qu'on parle de
moi dans la Tribune de Genève." Figurez-vous qu'il avait compté!»
Manuel Tornare, lui, bien sûr, n'en est plus à ce stade. «Quand on
arrive dans un Conseil administratif, les six premiers mois, on prend la
grosse tête. On est flatté parce que la Tribune vous appelle, parce
que Darius Rochebin vous invite...»
La boycottite chronique
La course à qui boycottera le mieux constitue également l'une des
caractéristiques du fonctionnement de notre fameux Club des 5.
Salon de l'auto, musée militaire, produits américains... Mais dites
nous, Monsieur Tornare, ce Coca que vous sirotez en répondant à nos
questions, d'où provient-il? D'une culture bio de Plainpalais,
transportée à vélo jusqu'à votre bureau? Récemment, les fontaines à
eau, elles aussi, ont réussi à se faire boycotter. Ces fameuses
bonbonnes d'eau ravitaillent les employés d'à peu près tous les
bureaux de Suisse romande. Sauf ceux de l'administration municipale
genevoise. Sous prétexte, nous informe ce municipal, que le transport
des bonbonnes d'eau provenant du Valais provoque de la pollution
par le carburant, nos ayatollahs disent stop! aux fontaines à eau.
Pourquoi tu tousses?
«La ville de Genève manque cruellement d'émulation, observe Pierre
Maudet, conseiller municipal radical. Il n'y a tout simplement plus de
débat d'idées.» Comment expliquer que Genève, avec tout ce qu'elle
évoque de grandeur internationale, de diversité culturelle, d'attraits
économiques et de promesses sociales se satisfasse de guéguerres
égocentriques qui ne font que ridiculiser la politique? Des
observateurs extérieurs osent quelques arguments sociologiques. Une
certaine culture de la grande gueule, par exemple, qui pousserait les
politiciens de la Ville à se démarquer de ceux du canton par leur
franc-parler. Christian Ferrazino qui sait comment on parle aux
Genevois, l'atteste: «On pourrait essayer d'être le plus lisse possible,
sourit-il. Mais ce n'est pas dans l'esprit local, le côté terne et
insipide.» Pierre Maudet, invoque aussi le complexe d'opposition de la
gauche. «Quand la gauche atteint enfin la majorité, elle en veut
encore plus. Elle a besoin de tout faire tout de suite, de peur que ça
ne dure pas. Au fond, elle prend tous les travers de la droite en les
exagérant!»
Un argument institutionnel s'ajoute pour expliquer les dérives
potentielles du Conseil administratif. Celui-ci dispose en effet d'une
toute-puissance en regard du Conseil municipal dont la marge de
manoeuvre est très limitée. «Sur le budget par exemple, on peut la
quantifier à 5% seulement», juge Pierre Maudet. «Il est vrai, concède
Manuel Tornare, que le Conseil municipal ne fonctionne pas comme
un vrai législatif, puisqu'il ne fait pas les lois. Il est vrai aussi, dans le
cas de figure genevois, que la gauche est surreprésentée à l'Exécutif
par rapport à la composition du municipal.»
La faute à Patrice?
Mais le fond du problème, n'est-il pas simplement que ces cinq-là ne
peuvent pas se saquer? «Non. Je pense que l'ambiance est meilleure
chez nous qu'au Conseil d'Etat de Genève ou qu'au Conseil fédéral»,
répond Manuel Tornare. Il ne cache pourtant pas, au passage, qu'il
«vaudrait mieux que Mugny fasse des choses plutôt que de l'ouvrir à
chaque fois.» Bonne ambiance donc. Pierre Muller admet lui aussi
que, au Conseil d'Etat genevois, «ils s'entendent moins bien, mais,
ajoute-t-il, au moins ils sont plus discrets, plus raisonnables.» Même
s'il commence par qualifier tous ses collègues d'hommes au
«caractère bien trempé», le libéral régulièrement catalogué de grand
mou par les siens et les autres, finit, comme Tornare, par se lâcher
sur Mugny: «Le problème, c'est lui. Vous savez qu'il a même essayé
de me censurer?»
Alors, quoi? Mugny, le dernier arrivé, est l'élément perturbateur et,
sans lui, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes? Difficile
de répondre puisque l'intéressé fait savoir «qu'il ne souhaite pas
s'exprimer dans Saturne.» «Dire qu'il est le problème, ce serait lui
faire beaucoup d'honneur», rétorque l'homme fort du quintette. Un
chouïa irrité par l'hypothèse, le Ferrazino. «Disons qu'il existe des
éléments qui, ensemble, s'éteignent, tandis que d'autres font des
étincelles.» Au-delà de la métaphore, il n'exclut pas que le problème
de fonctionnement de l'Exécutif soit «dû aux hommes qui le
composent».
C'est la politique qui ramasse les boutons
Les magistrats crient, mais c'est la politique qui souffre. Elle est
complètement discréditée. De la franche rigolade, voilà ce que
suscitent ces élucubrations! Mais il y a plus grave encore. Les dossiers
péclotent et les répercussions sociales et économiques se font jour.
Perdant patience devant l'incapacité de Ferrazino et de son
homologue au canton, Laurent Moutinot, à faire avancer son dossier,
la Banque Pictet, par exemple, a fini par déménager à Carouge.
Dommage. Elle proposait de s'installer à Artamis et d'assainir à ses
propres frais le terrain infesté. «Ce sont 2000 employés qui se tirent à
Carouge, s'exclame Pierre Muller, le grand argentier de la Ville. On le
ressentira sur le budget 2006. C'est une grosse désagrégation de
l'assiette fiscale genevoise.»
Leurs règlements de comptes assouvissent peut-être leur ego, mais
handicapent aussi leurs dossiers. Le sort de la TV Léman Bleu?
Incapables de se mettre d'accord sur l'entrée d'un nouveau
partenaire dans le capital de la chaîne, les magistrats ne font que
repousser la décision. L'absentéisme des fonctionnaires? Depuis le
coup de gueule de Mugny, la commission consultative censée
améliorer le problème battrait de l'aile. Manuel Tornare tape du poing
sur la table: «Aujourd'hui, j'ai des problèmes avec les syndicats.
Comme ils sont vexés par ce qu'ils ont lu dans la presse, ils menacent
de ne pas participer au dialogue. Et voilà que c'est à moi de rattraper
le coup. Je n'ai quand même pas que ça à faire!»
Un psy à la rescousse?
Qui pourrait bien sortir le Conseil administratif de son pétrin
relationnel? La mode est certes au coach, mais Tornare préférerait
que l'un des cinq élus soit une femme. Il suggère aussi avec
insistance que le titre de maire soit institué pour quatre ans plutôt
qu'une année. Pierre Muller applaudit des deux mains. Il a adoré se
faire inviter à plein de cocktails! Il aurait même tenté de déplacer la
fête de l'ONU pour s'assurer qu'elle ait lieu durant la période de son
mandat. «J'ai adoré gouverner! Quand on est maire, on a des droits
qui sont au-dessus.» Mais Christian Ferrazino veille au grain: «Le
système tournant est plus démocratique. Je suis opposé à l'idée d'un
conseiller qui s'approprierait un rôle de chef pendant quatre ans.» De
toute façon, lui n'a pas besoin d'une toge de maire pour assurer sa
position de mâle dominant. Au poulailler de la République, le coq,
c'est lui.

Les belles couleurs du désastre

Chacun sa palette, chacun son style. Quand les cinq conseillers
administratifs se mélangent les pinceaux, Genève a mal au coeur.

CHRISTIAN FERRAZINO
Le marquis rouge
Département: aménagement, constructions et voirie.
Qualificatifs habituels: arrogant, antipathique, sérieux, cérébral,
loup-garou, le plus fort parce qu'il est juriste.
A fait la une sur:
– les 35 sanisettes à 370 000 francs pièce (total 13 millions environ):
«L'Organisation mondiale de la santé dit qu'on a besoin de bouger
et de boire. Les gens veulent bien, mais réclament des toilettes.
C'est l'infrastructure qui coûte cher. Bien sûr, j'aurais pu opter pour
des petits cabanons chiches de province de seconde zone. Mais j'ai
préféré essayer un architecte différent pour chacune des toilettes
afin qu'elles aient un certain look. Moi, je propose, c'est le Conseil
municipal qui dispose. D'ailleurs, pourquoi êtes-vous si intéressés
par une chose aussi triviale, ça ne vole pas un peu plus haut,
Saturne?»
On l'a aussi aimé pour: le boycott du Salon de l'auto, l'achèvement
inachevé de la place Cornavin, ses convictions d'extrême gauche sur
les passages piétons dans les zones à 30 km/heure.
Signes particuliers: n'a pas de modèle, admire Pierre Mendès
France, allait chercher des pin's au Salon de l'auto quand il était petit.

MANUEL TORNARE
Le dandy pastel
Département: affaires sociales, école et environnement.
Qualificatifs habituels: grand sensible, émotif, susceptible,
spécialiste de la digression, soif d'être aimé.
A fait la une sur:
– le projet de déménagement de son département à la Villa Moynier.
Une réfection évaluée à rien moins que 3,2 millions de francs. La
droite rebaptise le bâtiment «palais Tornare». Vexé, Manuel
Tornare se dit victime de «harcèlement textuel», il renonce.
On l'a aussi aimé pour: la dispute avec les radicaux sur la paternité
de la municipalisation des crèches, son féminisme convaincu devant
les journalistes de Saturne: «J'ai cinq cheffes de service sur sept, et je
ne suis pas d'accord avec ce que vous avez écrit: Véronique Pürro
connaît ses dossiers.»
Signes particuliers: photo de Pierre Mendès France dans son
bureau, aime commencer ses phrases par: «L'école que j'ai construite
à São Paulo», pour les finir par: «Est-ce que je crie ce genre de choses
à la presse à chaque fois que je le fais?»

ANDRÉ HEDIGER
La vieille chouette grise
Département: sports et sécurité.
Qualificatifs habituels: vieux, malade, fatigué, grillé, plus de jus,
absent, présomption d'incompétence.
A fait la une sur:
– son ratage dans la gestion du Casino, son ratage dans la gestion du
Stade de la Praille. Il était président de la Fondation du stade, mais
a eu le bon goût de démissionner une année avant l'annonce du
dépassement de budget (117 millions de francs au lieu de 64). Il dit
l'avoir fait parce qu'il avait reçu «une lettre méchante» du
conseiller d'Etat Laurent Moutinot. Il est officiellement «celui qui
plante tout», mais, «comme il est vieux, on lui pardonne».
On l'a aussi aimé pour: comme il est vieux, on lui pardonne.
Signes particuliers: Mendès France, ça fait longtemps qu'il a oublié.
Comme il est vieux, on lui pardonne.

PIERRE MULLER
Plus blanc que blanc
Département: finances et administration générale.
Qualificatifs habituels: faible, fade, libéral mou, invisible,
pathétique, aimé ni par les siens ni par les autres, souvent absent aux
séances.
A fait la une sur: rien à proprement parler. C'est quand il n'est pas
d'accord qu'on s'aperçoit qu'il existe, ce qui lui est arrivé deux fois
cette année: lui, il est allé au Salon de l'auto, et il a critiqué
l'explosion des amendes de stationnement.
On l'a aussi aimé pour: le jour où il a voté contre l'engagement de
la compagne de Patrice Mugny.
Signes particuliers: aucun.

PATRICE MUGNY
Le Khmer Vert
Département: affaires culturelles.
Qualificatifs habituels: colérique, emporté, journaliste, cinglé,
franc, transparent, Jivaro.
A fait la une sur: ses compétences en ressources humaines avec
- l'engagement de sa compagne au poste de médiatrice du Musée des
sciences, placé sous son autorité. Raté, mais ce n'est pas faute
d'avoir essayé. L'affaire de népotisme est allée jusqu'au vote au
Conseil administratif: Mugny était pour, trois lâches se sont abstenus,
Muller s'est opposé et l'a emporté, puisque sa voix de maire comptait
double. Le pompon pour une année où le Khmer Vert était déjà
accusé de politique des petits copains. Il ne nie pas, il dit simplement
qu'il ne le fait pas plus que les autres. Lui, il sait gérer;
– la suspension du directeur du Musée d'ethnographie, avant résultat
de l'enquête. Lui, il sait gérer;
– la dénonciation de l'absentéisme des fonctionnaires, surtout dans
les autres départements que les siens. Parce que, lui, il sait gérer.
On l'a aussi aimé pour: les têtes qu'il n'a pas encore réussi à
couper (mais il ne désespère pas). En vedette Anne Bisang. Et il a
toute notre admiration pour cette magnifique cohérence et cette
transparence reconnue et assumée qui l'amènent à nous refuser
toute interview depuis un an, avec ce message inamovible: «Monsieur
Mugny ne souhaite pas s'exprimer dans Saturne.»
Signes particuliers: lui, il sait ce que c'est que la culture, la vraie, la
populaire: il est accordéoniste. A l'heure où nous mettons sous
presse, nous ne pouvons pas donner son opinion sur Pierre Mendès
France puisque «Monsieur Mugny ne souhaite pas s'exprimer dans
Saturne».

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