PIÈGES À CONSOMMATEUR

La véritable fonction de l’école publique

TEXTE: JACQUES NEIRYNCK

Comme tous les parents de famille nombreuse, je suis un
consommateur d’enseignement par enfants interposés.
Consommateur est un grand mot, car l’Etat m’impose un
programme et une école. Comme c’est intégralement payé
par mes impôts, je n’ai plus rien à dire. Toute tentative de
me plaindre ou de critiquer est sévèrement refoulée. Les
parents sont des ignares qui ne savent pas ce qui est bon
pour leur enfant. Circulez, il n’y a rien à voir. Entre 6 et 16
ans, l’enfant appartient au canton qui en fait ce qu’il juge
bon. J’ai donc dû me muer en précepteur pour faire répéter
à mes têtes blondes des insanités comme la lecture
globale, la mathématique moderne et la maîtrise du
français. Elles n’ont pas appris un traître mot d’allemand,
mais ont acquis une détestation féroce de cette langue.
Dans ce système, si je ne suis pas satisfait, j’ai encore le
choix de déplacer l’enfant vers une école privée, mais en
payant une seconde fois. Cela s’appelle l’école à deux
vitesses: les riches ont le choix, les autres ne l’ont pas. Je
m’y résolus enfin, car l’école publique vaudoise
transformait mon petit dernier en illettré. Je ne fus pas le
seul. Entre Vaud et Genève, il n’y a pas moins d’une
centaine d’écoles privées. Elles n’existeraient pas sans une
bonne raison. Laquelle? Si d’aventure elles devenaient
gratuites, il n’y aurait plus personne dans l’enseignement
public. C’est pour cela qu’elles sont payantes.
Puis vint PISA. Des études organisées par l’OCDE, donc
neutres, qui répètent inlassablement le même message.
Les écoles vaudoise et genevoise sont les plus mauvaises,
tandis que celles du Valais et de Fribourg se situent en
tête. Catastrophe! Mais de bonnes âmes des départements
de la formation se répandirent en explications multiples et
contradictoires.
Première explication: ces études PISA ne valent rien, il n’y
a pas de problème, circulez, il n’y a rien à voir. Seconde
explication: il y a un problème, mais on ne peut pas le dire,
c’est qu’il y a trop d’étrangers. Or, le but de
l’enseignement n’est pas d’enseigner mais d’intégrer, et
une école orientée vers les objectifs de PISA ne remplirait
pas cette exigence. Donc on n’enseigne pas, mais il ne faut
pas nous le reprocher! Troisième explication: Fribourg et
Valais sont en tête, alors que ce sont des cantons
catholiques. Comme les catholiques sont moins intelligents
que les protestants, cela signifie que les résultats ont dû
être faussés à la base par un statisticien catholique!
Quatrième explication: les bons cantons sont bilingues!
Devenez bilingue avant d’aller à l’école et cessez de vous
plaindre! Cinquième explication: Valais et Fribourg sont des
cantons campagnards. Et les ruraux sont intrinsèquement
plus éveillés que les citadins: tout le monde sait cela, ne
feignez pas de l’ignorer!
En fonction de cette pénétrante analyse, j’ai décidé que,
pour mon prochain enfant, je déménagerai dans le canton
de Fribourg, sur la frontière linguistique en rase campagne.
J’élèverai l’enfant dans une religion catholique de tendance
intégriste. Je l’enverrai dans une école privée, dont
j’exigerai que les élèves étrangers soient exclus. Il réussira
bien dans la vie plus tard, car je lui conseillerai de faire
carrière à Genève ou à Lausanne, où il ne subira pas de
concurrence. L’école publique y aura rempli son véritable
objectif: perpétuer les différences sociales en feignant de
les supprimer.

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