Barclay et les veuves joyeuses
Le roi du microsillon et de la jet-set tropézienne est mort sans
avoir jamais goûté à ce fruit de la passion qu’est la fidélité.
TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER
Il a été marié huit fois, mais quinze portraits de femmes qui
comptèrent dans sa vie ornent encore son appartement de Paris.
Eddie Barclay, qui vient de mourir à l’âge de 84 ans, n’était pas
d’une constance exemplaire, quittant une femme pour une autre,
comme on pianote sur un juke-box. Volontiers libertin, le
seigneur de Saint-Trop' se plaisait, écrit-il dans son
autobiographie, à glisser l’élue temporaire de son coeur dans le
lit de ses meilleurs amis et n’aimait rien tant qu’introduire une
seconde femme dans sa couche. S’il eût vécu en pleine
République de Weimar, il n’eût pas échappé aux traits acérés
d’un Christian Schad, portraitiste de la jet-set déliquescente des
années 1920, qui lui aurait taillé sa moustache de séducteur,
bombé ce torse pileux que la vertigineuse échancrure de sa
chemise laissait voir, outré la blancheur de ses habits, couleur de
nuit tropézienne, et disposé tout autour de lui de jeunes femmes
portant dans chaque main une valise imaginaire, signe avantcoureur
de leur répudiation et de leur néantisation.
Qu’il soit permis, en guise de pied de nez, de dédier à ce fripon la
plus célèbre allégorie de la fidélité qui soit, le Portrait des époux
Arnolfini peint par Jan Van Eyck en 1434. On aperçoit un couple
au moment de son engagement. Le mari prête serment, ses
habits doublés de zibeline révèlent l'aisance financière, mais ses
sandales trahissent l'origine bourgeoise d'un homme contraint de
marcher dans la boue des ruelles de Bruges, quand un
aristocrate irait en litière. La femme est de condition plus
modeste, c'est pourquoi son mari lui prend la main droite avec sa
senestre, signe d'alliance morganatique: si le mariage est
dissous, madame n’héritera pas. La dépendance financière
devient ainsi gage de fidélité, laquelle est corroborée par la
présence d'un chien qui, de Dürer à Courbet, incarne le
dévouement inlassable. Les mules en arrière-plan symbolisent le
bonheur conjugal au foyer, un foyer sanctifié par les liens sacrés
du mariage, ce qui explique pourquoi le couple s'est déchaussé.
Des oranges posées sur le coffre de gauche caractérisent
l'innocence et la pomme encore intacte sur le bord de la fenêtre
met en garde contre toute forme de tentation. Au-dessus des
époux, l'unique cierge allumé rappelle qu'on n'a qu'un seul
amour et que la mort seule vient séparer les amants. Le collier
de perles contre le mur figure la pureté, le miroir convexe, la
transparence, cependant que la figurine de bois au sommet de la
cathèdre, derrière la femme, représente sainte Marguerite,
patronne des futures mères. Le lit tendu de rouge évoque la
fornication et le ventre rebondi de la femme son corollaire
exclusif. D’ailleurs, la couche est en rouge et la robe de madame
en vert, deux couleurs… complémentaires. Ainsi Van Eyck a-t-il
placé le couple sous le signe de la fidélité rigoureuse et austère.
Mais l’histoire retient que les Arnolfini vécurent longtemps, furent
heureux et eurent beaucoup d’enfants. A l’inverse, les frasques
d’Eddie Barclay n’ont rien d’un conte de fées.