Après Jean, le suicide fait un boom
Un documentaire provoque une déferlante de candidats à Exit, dont
de nombreux étrangers. La Suisse veut-elle devenir l'eldorado du
tourisme de la mort?
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
Gérer sa mort, l'organiser, la prévoir jusqu'à la rendre apparemment
douce. S'épargner cette moderne indécence d'être surpris par sa fin.
Pour des centaines d'autres Jean, des gens qui en rêvaient, la
tentation ne demandait qu'à se muer en acte.
Après la diffusion du documentaire Le choix de Jean, le 10 mars
dernier dans le cadre de l'émission Temps présent, l'association Exit
qui enregistrait mensuellement entre 50 et 60 demandes d'aide au
suicide (ou d'«autodélivrance» comme préfèrent l'appeler ses
défenseurs) a vu ces requêtes grimper à... 1000 durant le mois qui a
suivi. L'afflux s'est ensuite un peu calmé, même si, comme le raconte
la directrice Jacqueline Albert, «ça a continué à rentrer à grande
vitesse» au point qu'il a fallu engager deux nouveaux bénévoles. Le
deuxième pic est venu dès le 21 mai, à la suite de la seconde
diffusion sur la télé française – des demandes toutes étrangères –
«mon bureau en est recouvert», dit la secrétaire.
Jean aura donc convaincu. Jean atteint d'un incurable cancer de la
peau qui refuse la phase des soins palliatifs et choisit la date de sa
mort en réfléchissant à son agenda – «le mardi 6, on a une chance
raisonnable d'y arriver», dit-il. Jean que Diane, son amour, «son
boubou» se prépare à perdre à jamais, qu'elle dévore des yeux au
point d'en oublier de battre des cils. Jean qui bâille une dernière fois,
repu de ce qu'il a vécu et dont le dernier regard est pour la caméra.
Emmené juste avant le générique de fin, par une mort qui apparaît –
à l'écran du moins – redoutablement douce.
Dès lors, est-ce cette douceur qui aura déclenché chez tant de
spectateurs l'envie d'avoir eux aussi en poche la carte d'adhérent qui
les assure de recevoir une assistance pour mourir si leur cas «est
désespéré ou incurable»? L'absence aussi dans le film de ceux qui,
parmi les proches de Jean, s'opposaient radicalement à son choix? La
coréalisatrice, Stéphanie Malphettes de l'agence parisienne Capa,
totalement surprise par le nombre de demandes d'adhésion suscité
par ses oeuvres, se défend d'avoir cherché à «amener plus de clients
à l'association» ou d'avoir réalisé un film «à la gloire d'Exit».
Elle-même raconte nourrir «davantage de questions depuis l'issue du
tournage». Au début, «je défendais une position très théorique, je
pensais que chacun doit être libre face à sa mort». Mais, une fois Jean
disparu, les caméras rangées, «il m'est arrivé de me demander si,
finalement, ce n'est pas un choix égoïste que de priver les autres de
sa propre présence. J'ai aussi réalisé à quel point le fait de choisir le
moment de sa mort peut être une angoisse supplémentaire.»
Du côté d'Exit en tout cas, la vie a désormais des parfums de paradis.
«Je crois simplement que ce film rétablit des vérités», se réjouit
Jacqueline Albert. Lesquelles? «Il donne à voir une personne libre de
ses choix – et non pas mise sous pression par nos soins comme
certains ont parfois voulu le faire croire». Le documentaire «donne de
nous une image qui n'a rien à voir avec une secte comme cela a pu
être le cas». Enfin, le tabou de l'aide au suicide commençait de
tomber. «Mais, ajoute-t-elle tout de go, ce film a achevé de les
éliminer, c'est la cerise sur le gâteau». Pas forcément sur le plan
financier, non, puisque la cotisation reste de 30 à 35 francs suisses
par année et que le breuvage final est gracieusement offert par Exit.
Mais une historique avancée sur le plan symbolique. En un mot
comme en mille, Le choix de Jean, «c'est exactement ce qu'il nous
fallait».
Mais, au-delà de l'image, le film aura surtout provoqué un afflux
massif de demandes de l'étranger. Renforçant encore un peu plus
l'image qu'a désormais la Suisse de terre d'accueil pour ceux qui
souhaitent mettre un point final à leur vie. A Exit, on se défend
d'encourager ce tourisme de la mort: «Puisque nous nous rendons
dans l'appartement des personnes lorsque celles-ci souhaitent
mourir, nous ne pouvons pas, par définition, aider des étrangers.»
Mais si Exit est pointilleux, reste encore Dignitas chez qui le candidat
à l'«autodélivrance» est spontanément aiguillé. Fondée par un ex
d'Exit Zurich, l'organisation possède son propre appartement où elle
accueille toujours plus d'étrangers.
C'est d'ailleurs cet afflux qui avait mené en 2003, 58 parlementaires
du National à cosigner une motion de la députée Dorle Vallender,
radicale argovienne. Celle-ci s'en prenait au «tourisme du suicide»,
estimant à l'époque qu'entre 300 et 400 personnes venaient mettre
fin à leur vie en Suisse.
Si notre pays est le plus ouvert en Europe sur ce type de pratique, les
défenseurs de l'aide au suicide doivent donc jouer sur du velours s'ils
ne veulent pas se voir retirer leur droit de pratique. D'autant que
Christoph Blocher a décidé de faire de ce thème l'une de ses priorités
politiques. Pour le Conseiller fédéral, le Code pénal suisse est
désormais insuffisant: l'article 115 ne punit l'assistance au suicide
que «si elle répond à un mobile égoïste». Il a récemment demandé à
l'Office fédéral de la justice de travailler sur un projet de loi qui
limiterait l'aide au suicide aux personnes domiciliées en Suisse.
Dignitas est dans le coeur de cible. Quant à Exit désormais bien assez
occupée rien qu'avec les candidats helvétiques, l'association est pour
longtemps encore aux anges.