LA LETTRE D'AMOUR

Un amour de discours

TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN

Discours, mon beau discours, laisse-moi te dire ma flamme. Tu
révèles tout de ton diseur et de sa posture, et moi j’aime ça.
Prenons par exemple le national populiste de Rafz, le chef de
clan Blocher, et son discours commémoratif du 8 mai. Eh bien, je
t’aime, discours.
D’abord, parce que ton diseur a cru nécessaire de te publier. Et
cela, ce n’est pas tout à fait anodin: par définition, un discours
est fait pour être entendu par le public et non pas lu. Le laisser
publier, c’est donc accorder une importance particulière à la
parole prononcée et une autorité singulière à la bouche qui le
prononce. En un mot, la parole devient l’écriture et cette bonne
nouvelle doit être connue de tous. Et c’est ainsi que,
incidemment, le chef de bande Blocher prend la pose du messie
et enfle sa parole pour en faire un évangile.
Hélas, l’évangile de Christoph n’est pas très heureux. Prenons
ses têtes de chapitre par exemple: il y a «le jour de la
délivrance» suivi de «la liberté», «la neutralité», «les frontières»
et «la démocratie». Un mot d’analyse premièrement sur la
hiérarchie mentale de celui qui met la démocratie en queue de
liste, après même les frontières. Diable! C’est que, quand il
aspire au messianisme, le guide spirituel doit évidemment se
méfier de la démocratie.
Mais le plus étonnant est ailleurs: notre messie explique
comment la Suisse est restée libre, neutre, abritée et
démocratique entre 1939 et 1945. Nous le comprenons bien.
Mais, à la réflexion et si nous sommes restés libres, on comprend
moins bien de quel «jour de délivrance» il s’agit. Heureusement,
à la lecture tout s’éclaire: il s’agit de la délivrance des autres
bien entendu. Et si Christoph commémore cette délivrance, c’est
qu’il juge important que nos voisins soient redevenus comme
nous libres, abrités et démocratiques?
Seigneur! C’est ici que notre messie se marche gaillardement sur
les stigmates. Et qu’il trébuche. Parce que, en commémorant
ainsi la Libération de 1945, il admet subsidiairement que, quand
l’Europe était asservie, la Suisse n’était pas tout à fait libre non
plus et qu’elle ne pouvait pas l’être. Encerclés par l’horreur
totalitaire, les Suisses pouvaient-ils parler, vivre, voyager,
commercer librement? Non évidemment! On n’est guère libre
dans une prison, à moins de soutenir sans rire que le forçat est
libre dans ses fers, comme peut l’être le prisonnier dans sa
cellule.
J’ai compris ta vision, Christoph, mon messie: pour tes ouailles, la
liberté des encagés et, pour toi, le pouvoir du geôlier.
Pour moi, ma religion est faite. Je ne te donnerai ni ma foi ni mes
clés.

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