LA UNE

Moritz, tu dors, ton moulin va pas fort

Le pouvoir? Soporifique. La politique? Pas excitante. Moritz
Leuenberger s'est assoupi sur son siège de conseiller fédéral.
Combien d'années cet espoir du socialisme est-il resté éveillé?

TEXTE: BÉATRICE SCHAAD

Non pas qu'il soit mauvais, non, c'est pire. Moritz Leuenberger,
conseiller fédéral et patron du Département de l'environnement, des
transports, de l'énergie et de la communication (DETEC) s'ennuie. Il
ne gouverne plus, il somnole. Avec lui, la politique, c'est un peu les
branches sans le feuillage, la merguez sans la harissa, le couple sans
l'amour. En bref, la politique sans la passion de la politique.
Septembre 1995, il y a tout juste dix ans, fraîchement élu au Conseil
fédéral, il est pourtant présenté comme l'incarnation du socialisme
moderne, urbain, ouvert. Lui, le rat des villes, a terrassé le rat des
champs Otto Piller, contre lequel il a fait campagne. Un bilan aux
Chambres encore auréolé de la Commission d'enquête parlementaire
sur l'affaire des fiches (CEP), un fils drogué qu'il assume
publiquement, une concubine, des vacances en Toscane: au royaume
des socialistes, le tableau est carrément avant-gardiste. Huit mois
après son élection, Moritz Leuenberger cristallise encore tous les
espoirs. Dans les sondages, l'engouement pour le nouvel élu est
général. Il crève le plafond auprès des catégories qu'il incarne: la
génération des 35-49 ans (98% de soutien), les habitants des grandes
villes, les universitaires, les petits revenus et la gauche. Au sein du
Conseil fédéral, il sera, c'est certain, au moins ce que Bocuse fut à la
sauce au beurre.
Or, dix ans après, la sauce est rance. Que reste-t-il de ce supposé
modernisme et de cet élan d'ouverture? Dans quel projet décoiffant
Moritz Leuenberger a-t-il incarné cette modernité? Sur quel dossier at-
il excellé? «J'ai beau chercher, je ne vois pas», rétorque le socialiste
et ex-parlementaire Peter Bodenmann.
Comment expliquer un tel désenchantement, un tel écart entre
l'image de départ et la réalité d'aujourd'hui? Serait-ce la nature de
son département technocratique et tue l'amour ou le système fédéral
qui l'ont usé, comme s'époumone à le répéter Beat Kappeler, l'un des
rares hommes de gauche à prendre encore totalement son parti: «Je
n'ai plus aucune illusion: une personnalité ne peut rien faire au sein
du Conseil fédéral, toutes ses envies, ses projets sont forcément
laminés par les six autres.» A cela, il faudrait, selon lui, ajouter
l'époque, pas tendre: «Pour des Delamuraz, c'était facile d'être
passionné par la politique, on était porté par une onde libéralisatrice
moderne, tout semblait possible.» Mais, à gauche toujours, tout le
monde n'est pas si prompt à servir cette excuse sur un plateau.
«Voyez Otto Stich, a priori beaucoup moins profilé que Leuenberger,
dit l'ex-secrétaire général du Parti socialiste, Jean-François Steiert,
mais qui, pourtant, prenait un plaisir total à l'exercice de son
mandat.» Plaisir, le mot est lâché.
Car, au final, détracteurs et défenseurs de Moritz Leuenberger
s'accordent sur un point: il n'a jamais eu vraiment de bonheur à
gouverner. Tout le menu travail, «l'ingrat labeur» dont Ruth Dreifuss,
elle, se délectait jusqu'à s'y perdre, l'ennuie profondément.
L'environnement? «Il répète à qui veut l'entendre que ce dossier
l'emmerde», raconte ce socialiste qui le fréquente de près. L'énergie,
question sur laquelle il se profilait pourtant de façon musclée il y a dix
ans, en osant réclamer un moratoire sur le nucléaire? «Nous étions en
pointe, mais rien n'a bougé depuis», assène Peter Bodenmann. «Il
n'arrive pas à trouver des majorités au sein même du parti, et la
situation est totalement à l'arrêt depuis longtemps», dit le socialiste
grison Andrea Hämmerle.
En pur juriste, «la procédure l'enflamme, mais pas la politique, lâche
Jean-François Steiert. Pour Pascal Couchepin, tout est politique. Ces
hommes-là pensent politique en voyant un oiseau le matin.
Leuenberger, lui, se dit simplement qu'il est chou.»
Ce qui le sauve? Son bel esprit et ses bons mots qui font dire au
syndicaliste André Daguet que Moritz Leuenberger est décidément
«doté d'un grand esprit, d'un bel humour, mais qu'il est plus ludique
que politique». Il n'est qu'à voir le plaisir qu'il prend à faire ses
discours. «Moritz Leuenberger n'était pas un passionné de la politique
avant le Conseil fédéral, et la fonction n'a rien réveillé», assure Peter
Bodenmann. Tout juste la campagne contre un parlementaire a priori
plus fade, plus besogneux comme l'était Otto Piller, a-t-elle donné
l'illusion que Moritz Leuenberger allait amener un vent nouveau dans
le paysage politique. Mais le temps a rapidement prouvé que sa
nature était tout autre. Alors quoi? Une immense illusion d'optique sur
le personnage? Disons que les faiblesses de son challenger l'auront
servi à point nommé: rehaussant ses qualités tout en faisant oublier
ses faiblesses. A cela, il faut ajouter que «Moritz n'est pas un homme
d'exécutif mais plutôt de législatif», reconnaît Beat Kappeler. Et que
«ses valeurs libérales lui auraient permis de briller davantage dix ans
plus tôt», ajoute Roger Nordmann, socialiste vaudois.
La nouvelle génération des socialistes le confirme, lui accordant une
seule passion, «celle de l'indifférence», constate Géraldine Savary. Il
a choisi d'adopter cette posture «hors sol» qui le rend «totalement
flottant. Il est un peu comme Mitterrand sur la fin de sa vie, on a le
sentiment qu'il n'a plus de rêve, que rien ne l'intéresse vraiment.
Face à cette apathie, les gens qui avaient beaucoup d'attentes à son
endroit, comme le socialiste Michel Béguelin, ont cessé d'en avoir».
Roger Nordmann, qui voudrait être aimable, lâche quant à lui qu'«il
aurait été parfait dans les années 1985 à 1995. Aujourd'hui, il faut
faire davantage que de poser des jalons, il faut mouiller sa chemise.»
Faut-il croire dès lors qu'il aura eu deux jalons dans sa carrière, celui
de son arrivée en fanfare et celui d'un départ en 2007? «Si vous
suivez une courbe sur un électrocardiogramme avec des battements
de coeur, dit Jean-François Steiert, vous pouvez éventuellement vous
faire une idée. Mais là, comme vous avez affaire à un tracé
relativement plat, on peut tout aussi bien se dire que ça peut
continuer indéfiniment ou s'arrêter brutalement.» Dans cette attente,
Saturne a ausculté cinq dossiers sur lesquels Moritz Leuenberger s'est
assoupi. Moritz, tu dors, ton moulin va pas fort.

Le service public: une pensée en sommeil

Plus que sur n'importe quel autre dossier, ses camarades comptaient
sur lui pour défendre le service public ou, au moins, pour susciter le
débat. Quel doit être le rôle de l'Etat? Qu'est-ce qu'un employé de
l'Etat? Le rythme des privatisations? Pourtant, à l'instar d'André
Daguet, beaucoup ont eu le sentiment que Moritz Leuenberger
n'agissait que forcé et contraint. «Moritz préfère les grandes idées à
la gestion des dossiers au quotidien», note ce membre du groupe
parlementaire. «Sur La Poste, il a laissé aller le conflit trop loin, il n'est
pas assez interventionniste», lâche Andrea Hämmerle, dont
l'appréciation générale du conseiller fédéral est plutôt positive.
«Moritz, je n'ai entendu qu'une seule fois le son de sa voix en séance
de groupe, dit cette autre, arrivée sous la coupole aux dernières
élections fédérales. Et c'était parce qu'il était tellement acculé par un
syndicaliste qu'il ne pouvait pas faire autrement.» En d'autres termes,
réactif plus qu'actif – prenant la parole quand la pression est trop
forte mais rarement les devants. Pas foncièrement passionné par
cette problématique pourtant éminemment de gauche. «Lorsque les
gens réagissent à ses décisions comme la fermeture d'un bureau de
poste de quartier, il rêverait que ce soit le conseil d'administration qui
gère ce problème. Lui, ça l'ennuie», constate André Daguet.
Géraldine Savary, elle, reproche à Moritz Leuenberger de «ne pas
avoir réussi à imposer une vraie pensée sur le sujet». Du coup, ce
sont d'autres socialistes comme Simonetta Sommaruga ou Rudolf
Strahm qui ont occupé l'espace idéologique. Pour autant, cela n'a pas
suffi. Car Moritz Leuenberger a rapidement été pris en tenaille entre
l'aile libérale du parti et l'autre, plus sourcilleuse des droits des
travailleurs. Son image s'en est retrouvée considérablement affaiblie:
ce n'est pas lui qui donnait le ton, mais qui tentait tant bien que mal
de contrer de fortes têtes comme le président du Syndicat de la
communication, Christian Levrat. «Au final, c'est la carte idéologique
du parti qui est devenue illisible», regrette Géraldine Savary.
Heureusement pour le conseiller fédéral, sa force, ce qui le sauve,
c'est de disposer de fortes personnalités à la tête des CFF comme de
La Poste. «Voyez le patron des CFF, explique Peter Bodenmann, c'est
un atout majeur pour Moritz Leuenberger. Lui, il est éminemment
sympathique. Il souffre ouvertement avec ses cheminots lorsque leurs
salaires sont remis en question. S'il le faut, il viendra dormir sur le
canapé du mécano pour partager sa souffrance.» Mais si ces deux
figures – Benedikt Weibel et Ulrich Gygi – gèrent chacun à leur
manière leur portefeuille, la vista politique manque. «Et ce n'est pas
leur job de l'élaborer. Ça, c'est typiquement le travail de Moritz
Leuenberger», lâche Jean-François Steiert. A La Poste, après les
graves crises syndicales de l'automne dernier, la régie connaît une
accalmie, mais le processus de privatisation «par tranche» promet de
nouveaux bras de fer. Il y a dix jours, le syndicat autonome des
postiers réclamait, par la voix de son président, la démission de
Moritz Leuenberger. Côté rail, une nouvelle fois acculé après l'affaire
de dumping salarial au sujet des cheminots allemands engagés sur
les réseaux suisses, mais payés 30 à 35% de moins, il vient de
promettre une révision de la loi sur les CFF. Mais cela suffira-t-il à
calmer les esprits d'ici à la votation, le 25 septembre prochain, sur
l'extension à l'Est de la libre circulation des personnes? Cela donne
dans tous les cas un avant-goût de ce que sera son automne. Moritz,
tu dors, ton service public manque de ressort.

CFF: qui dort dîne

Que veut faire Moritz Leuenberger des CFF? C'est une question à 20
francs, pour l'instant sans réponse. Une chose est sûre, la grogne
commence de monter sur la question des tarifs, là encore, sans qu'il
l'ait véritablement thématisée politiquement. N'est-il pas indécent
qu'un aller-retour Genève-Zurich coûte aujourd'hui 154 francs (sans
demi-tarif), alors que Paris ou Barcelone sont moins cher en avion?
«Combien de temps les Suisses accepteront-ils de payer autant?
demande Peter Bodenmann. Je ne suis même pas sûr que les
nouvelles technologies, les visions futuristes l'intéressent. Je n'ai
jamais eu l'impression qu'il était très chaud pour ça.» Moritz, tu dors,
tes transports ne valent plus de l'or.

Les aéroports: réveillé en pleine sieste

Les aéroports, voilà un sujet qui cristallise à merveille le peu de goût –
pour ne pas dire le dégoût – de Moritz Leuenberger pour le jeu
politique. Exemple: été 2004. Ses services publient un document qui
met le feu au tarmac de Cointrin comme de Unique à Zurich: il
préconise un retour de la Confédération dans la gestion des
aéroports. A l'époque, les tensions entre Genève et Kloten sont à leur
paroxysme. Unique va mal, et le directeur de l'aéroport de Genève
soupçonne que le retour de la Confédération dans la gestion des
aéroports n'a d'autre but que de voler au secours de Zurich pour
mieux laisser en rade Cointrin et Bâle. A la tête de Unique, la situation
n'est pas plus calme et les Scuds fusent contre sa politique. Les
déclarations de la direction sont assassines: «La Confédération
devrait utiliser les moyens légaux à sa disposition pour mener une
politique claire, plutôt que de vouloir acquérir de nouvelles
fonctions.»
Non seulement Moritz Leuenberger n'a pas anticipé la crise, mais, en
plus au moment où elle explose, il ne cache pas sa grogne de voir son
été perturbé. «Je suis surpris, mais aussi indigné qu'on nous reproche
à dessein une politique à laquelle nous n'avons même pas pensé en
rêve.» Il se dit «indigné» de ne pas être compris: voilà une rhétorique
qu'il affectionne, il faudrait le saisir, même quand il ne fait pas l'effort
d'exprimer ses vues. Alors, dans pareil cas, Moritz Leuenberger pris
en défaut fait mille flatteries auxquelles il n'a pas l'air de croire luimême:
«J'admire les activités et le succès de l'aéroport de Genève.
Ce qu'il a fait dans des circonstances difficiles après avoir été
abandonné par Swissair est fort, exemplaire même.» Ce rattrapage
pseudo-diplomatique a posteriori lui prend un temps fou. N'aurait-il
pas mieux valu entrer dans la mêlée en amont, préparer l'atterrissage
de ce brûlant rapport? Certes, mais, comme le note André Daguet:
«Moritz Leuenberger n'aime pas la mêlée.» Moritz, tu dors, il y a du
grabuge dans tes aéroports.

La circulation dans les agglomérations: le sommeil de l'injuste

Le dossier a pour nom «Dopo Avanti». «Avanti», mot qu'on lâche
habituellement en frappant la croupe de l'âne pour l'encourager à
prendre un peu de vitesse. Mais, dans le cas du dossier de Moritz
Leuenberger, rien n'y fait. Et, plus les mois passent, plus la situation
s'enlise. Rien de suffisamment convaincant n'émerge du DETEC
depuis le rejet du contre-projet «Avanti» en février 2004. Le peuple
avait alors dit «non» à un fonds richement doté et à la création d'une
deuxième galerie au Gothard. Moritz Leuenberger avait alors promis
aux villes embouteillées de trouver une solution rapide. Mais las, sa
proposition faite en avril dernier n'a pas convaincu ses six autres
collègues. Une stratégie en deux étapes – un fonds d'urgence de 2,5
milliards de francs dans lequel on irait piocher pour désengorger les
agglomérations particulièrement bloquées. Et puis, un deuxième petit
cochon riche de 20 milliards de francs celui-là, qui permettrait
d'achever le réseau des routes nationales, d'éliminer les goulets
d'étranglement sur les autoroutes et de désengorger les villes qui
n'auraient pas bénéficié du premier arrosage. Mais le Conseil fédéral
n'a pas vu clair dans la présentation de Moritz Leuenberger et l'a prié
d'apporter des éclaircissements supplémentaires. Quelques jours plus
tard, peut-être pour faire oublier cet échec, il annonçait en grande
pompe la possibilité de créer une voie rapide payante, comme à Los
Angeles. Cependant, les réactions ont aussitôt été très virulentes.
Moritz, tu dors, les villes pourraient bien avoir envie de te mettre
dehors.

Les télécommunications: l'avenir soporifique

La technologie de pointe: le domaine où les socialistes rêvaient de
voir Moritz Leuenberger briller. Mais hélas, «aujourd'hui Cablecom est
plus avancé que Swisscom, se plaint Peter Bodenmann. Il aurait fallu
que le conseiller fédéral cadre mieux ses chefs de service, qu'il les
pousse davantage.» Jens Alder est bon, selon lui, mais il a manqué
d'impulsions politiques. Moritz Leuenberger «aime faire confiance à
ses directeurs de service», entend-on du côté de ses défenseurs. Il
faut surtout comprendre qu'il aime en eux le fait d'être au front et de
pouvoir s'en retirer. Comme le raconte ce proche, «l'autre jour, il s'est
plaint une fois de plus d'être dérangé un dimanche soir par un
journaliste». Moritz Leuenberger aime que ses week-ends soient
respectés. Que le conseiller fédéral soit aux avant-postes, voilà
l'urgence. Car «le problème, c'est que la Suisse est riche de
fonctionnaires hautement compétents pour gérer des situations
statiques», note Peter Bodenmann. A ce train-là, ajoute-t-il, «on
pourrait envoyer le conseiller fédéral une année en vacances,
personne ne remarquerait rien». Peut-être est-ce ce dont rêve Moritz
Leuenberger? De longues, d'interminables vacances. Moritz, tu dors,
allo? Allo? Tu dors?

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