PIÈGES À CONSOMMATEUR

Snobisme de la barbaque champêtre

TEXTE: JACQUES NEIRYNCK

Avec le retour des beaux jours, la menace des barbecues
se pointe. Il est du dernier chic d’être invité à une de ces
manifestations, d’ailleurs sans être prévenu du piège. Les
organisateurs sont des couples maladroits ou nonchalants
en cuisine, sans intuitions gastronomiques, trop radins ou
fauchés pour inviter dans un restaurant ou pour mobiliser
un traiteur. Compte tenu du caractère bucolique du cadre,
ils invitent parfois les convives à cuire eux-mêmes leur
pitance, ils servent du gros vin rouge à 3 francs 50 le litre,
bref ils font des économies. L’objectif consiste à dissimuler
leurs profondes lacunes sous les aléas d’une cuisson
rustique. En un mot, le barbecue relève de l’art snob
d’inviter des hôtes qu’on méprise.

Rôtir une viande suppose qu’on la saisisse à haute
température. Or, le barbecue émet bien de la chaleur sous
forme de rayonnement, mais le vent se charge de refroidir
la viande au fur et à mesure qu’on la brûle en surface.
Ensuite, une viande bien grillée doit reposer à une douce
chaleur pour que le muscle contracté se détende. En plein
air, ce n’est pas possible. Passons sur le sable, la poussière
et le pollen qui viennent s’agréger à la bidoche, après que
de grosses mouches vertes y ont pondu leurs oeufs durant
les préliminaires.

On peut supporter ce genre d’avanie lors d’une course en
montagne, où la seule ressource est de grappiller quelques
branches et de rôtir une saucisse à la flamme. Une
saucisse ne mérite pas mieux. Nécessité fait loi. Mais le
barbecue dans le jardin du pavillon de banlieue relève de la
schizophrénie. Le feu est alimenté par du charbon de bois
qui coûte le lard du chat et qui refuse généralement de
prendre feu. Le maître de maison l’arrose de généreuses
lampées d’alcool à brûler qui produisent autant de fugaces
torchères, brûlant ses sourcils et enflammant parfois ses
vêtements. Dans ce dernier cas, le barbecue est
honorablement supprimé en attendant l’ambulance.

L’autre jour, comme le feu refusait obstinément de
démarrer, j’ai suggéré de se rabattre sur le four électrique
de la cuisine, situé à dix mètres. L’amphitryon me foudroya
du regard. Il utilisa une rallonge pour alimenter un sèchecheveux
électrique qui se révéla efficace. Le résultat arriva
dans nos assiettes (en carton) sous forme d’une chose
noirâtre qu’il était utopique de découper avec des couverts
en plastique qui se cassaient sous le moindre effort. On
mordait donc dans le steak entier à belles dents. Je finis
par balancer un lambeau au chien de la maison, qui le
refusa. Cela jeta un froid. Pour faire diversion, l’hôte
raconta quelques anecdotes horrifiques sur les repas qu’il
avait subis durant son service militaire. Son épouse
renchérit en évoquant le destin des prisonniers du goulag
se battant pour une couenne de lard sortie d’une poubelle.

J’expliquai que toute ma vie n’avait été qu’une double lutte
contre le service militaire et les goulags de toute espèce.
Le véritable objectif de mon combat politique est de
trouver chaque jour du Seigneur une viande cuite dans les
règles, servie sur une assiette de porcelaine chaude, posée
sur une nappe blanche dans une salle à manger civilisée. Je
n’ai plus jamais été invité. C’était mon but.

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