Déliqué-France
Ah, que cela fait du bien! Voir la grande France
s'enferrer, Chirac s'emberlificoter, les ministres
s'empoisonner, quel pied! Le conseiller fédéral Hans-
Rudolf Merz n'a pas boudé son plaisir, l'autre dimanche:
il a «salué» le non français à la Constitution européenne
et assuré que cela redonnait un peu de patine à notre
politique bilatérale. Avec lui, des milliers de Suisses se
sont sentis mieux dans leur peau, rassérénés. Et hilares
de voir les diplomates français saisis, comme les nôtres,
par cette curieuse fièvre du lundi matin qui fait courir
les couloirs de Bruxelles pour expliquer que «le non
n'est pas un vrai non mais presque un oui mais quand
même un non».
Magnifique contradiction de la Suisse qui élève, l'année
durant, des autels à sa différence, mais rêve, au fond,
que tout le monde ait la même. Superbe mesquinerie
qui nous fait nourrir, depuis des siècles, un complexe
d'infériorité devant la nation française, puis nous
enivrer de la supériorité que ce voisin puisse avoir nos
petitesses. C'est peut-être quand elle se compare que
l'Helvétie est la plus décourageante...
Car, enfin, il ne s'agit pas ici d'un juste retour des
choses, d'une bonne raclée infligée à un donneur de
leçon. Ce qui arrive à la France n'arrive pas à la France,
mais à la politique dans son ensemble. Personne, sur le
continent, n'a intérêt à ce qu'un pays qui croit autant au
primat politique, qui le glorifie, n'entre en
déliquescence. Rien n'est drôle dans la défaite
européenne de Chirac. Et, s'il y a quelque chose à lui
reprocher, ce n'est pas d'avoir pris le risque du scrutin,
donc de l'échec, une critique typiquement helvétique.
Non, la faiblesse est plutôt de ne pas avoir assumé la
vista des ancêtres. D'avoir mené une campagne à la
Suisse, en technicien, dossier par dossier, répondant
d'abord aux facteurs, puis aux maçons, puis aux
plombiers. Comme l'aurait fait un Hans-Rudolf Merz.
La France cafouille, l'Europe vasouille, et la Suisse
ricane. Sans mesurer ce qui lui est signifié aujourd'hui:
ce qui rapetisse la politique ne grandit personne.
Ariane Dayer