L'INFO

Pasteurs… et puis chômeurs!

On n’avait jamais vu ça! Depuis le 1er avril, cinq pasteurs sont au
chômage, à Genève. Pour la première fois, trois d’entre eux acceptent
de raconter leur licenciement, leurs difficultés, et comment ils
comptent se reconvertir.

TEXTE: BÉATRICE GUELPA

«Allô? Ici Alain Foehr, pasteur licencié!» La phrase a le goût de ces
tirades qu’on prononce en retenant son souffle pour être sûr d’arriver
au bout. Sèche comme une provocation. Qui résume à elle seule l’état
d’esprit de ce pasteur depuis vingt ans, tout à coup sur le carreau:
blessé. Traumatisé, à l’idée de devenir chômeur. Parce que l’étiquette
est lourde à porter, croit-il, et qu’il ne supporte pas la perspective de
«dépendre des autres». Alain Foehr, 49 ans, découvre le monde des
demandeurs d’emploi. Comme Joël Wildi, 55 ans, pasteur pendant
vingt-six ans. Ou encore Philippe Leu, 43 ans, le plus jeune ministre
remercié par l’Eglise protestante de Genève, après dix-neuf ans de
service, dont onze comme aumônier en gériatrie. Certains redoutent
d’afficher leur nouveau «statut», d’autres adoptent une stratégie
différente. Philippe Leu, par exemple, qui a immédiatement choisi
d’en parler ouvertement. «Pourquoi se cacher? Il n’y a pas de honte!»
lance-t-il d’emblée.
Mais, pour parler de ce qui leur arrive, tous utilisent les mêmes
synonymes: «choc», «stupeur», «coup de massue». Car aucun ne
s’attendait à se retrouver un jour dans le bureau d’un conseiller de
l’ORP. Puis à pointer comme un maçon. Ou un journaliste. Pasteur,
pour eux, c’était bien plus qu’un métier. Une vocation pour l’un, une
«histoire d’amour avec Dieu» pour l’autre. Une façon d’envisager la
vie, dans tous les cas. Alors, en mai 2004, lorsque l’Eglise annonce
qu’elle va devoir se séparer d’une dizaine de personnes pour des
raisons financières, chacun prend note, sans vraiment entendre la
menace derrière les mots. A l’image de Philippe Leu: «Je n’attendais
pas de miracle, mais je pensais que des solutions seraient
trouvées…»

Où l’on apprend que pasteur est un métier.
Et l’Eglise une entreprise…

Ce n’est pas le cas. Et les pasteurs virés, transformés brutalement en
«employés», découvrent la réalité crue: tout à coup, l’Eglise, leur
Eglise, obnubilée par ces chiffres qui restent dans le rouge, adopte le
langage et le comportement de n’importe quelle entreprise: elle
licencie 11 ministres, dont six qui partent en préretraite. Exit la
dimension spirituelle.
Avec le recul, Joël Wildi, qui vivait dans l’inquiétude depuis plusieurs
années – les premiers signes de la crise remontent à 1997 – lâche que
«ce n’était pas vraiment une découverte». Cela reste une
«déception».
D’autant que la méthode utilisée est rude. Juste avant l’été, le Conseil
de l’Eglise informe les pasteurs qu’ils seront fixés sur leur sort en
septembre. Par un coup de téléphone! «Quand j’ai entendu le
message sur mon répondeur, je me suis liquéfié intérieurement. Ma
première réaction, à l’époque, a été de me dire: il doit y avoir une
erreur, pourquoi moi? J’ai ressenti de la colère, je ne comprenais
pas», ajoute Philippe Leu.
Solitude, parano. Cassure. Commence le cycle des questions sans
réponses. Il s’agit officiellement d’un «licenciement collectif pour
raisons économiques», mais sur quelle base ont-ils été désignés?
Comment comprendre ce fameux «critère économique», lorsque le
président de l’Eglise, à l’occasion d’une interview télévisée, prononce
le mot «incompétent». La compagnie des pasteurs, choquée, exige
qu’il retire ses propos et présente des excuses formelles. Mais le mal
est fait, estime Alain Foehr qui y voit une sanction contre des
pasteurs atypiques qui s’écartent du protestantisme conservateur.
«Les gens se disent qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Et c’est
totalement injuste! Pour des raisons de politique d’Eglise, ils ont pris
avec légèreté prétexte de mon autre formation – une licence en
lettres – pour que je me recycle!»
Joël Wildi, dont la femme pasteure, a, sur incitation des autorités,
démissionné pour aller travailler dans l’Eglise vaudoise, préfère ne
pas poser de questions. «Pour moi, c’était un licenciement
économique, point.» D’autres cherchent à savoir, à consulter ces
évaluations – anonymes – faites par la commission des ministères,
l’équivalent des ressources humaines dans une entreprise. Ils
découvrent alors la grille selon laquelle ils ont été jugés, concoctée
avec des mots à la mode comme «savoir», «savoir être», «savoirfaire
». «Nous n’avons jamais eu accès à ces évaluations qui, parfois,
se basaient sur des rapports datant de quatre à cinq ans. Pourquoi ne
nous a-t-on rien dit si on jugeait que nous n’étions pas compétents?»
s’interroge encore Philippe Leu.
Les décisions reposent sur des logiques obscures. Certains coins du
canton sont dépeuplés, avec trois ministres qui passent à la trappe
d’un coup. Un diacre est remercié avec une mauvaise note à la case
«savoir théologique», alors qu’il n’est même pas théologien!
Y a-t-il une bonne manière de licencier? Sans doute pas. Mais que
penser de la manière dont les fidèles ont été informés du départ de
leurs pasteurs? Une lettre, envoyée par la direction, lue à la fin du
culte par les collègues. Un gâchis, pense Philippe Leu. «L’Eglise aurait
pu et dû faire quelque chose de cette histoire.»
Car, au-delà de leur destin personnel, les pasteurs s’inquiètent. S’ils
parlent, ce n’est pas pour se plaindre, mais parce qu’ils regardent
l’évolution de leur Eglise avec un certain recul. Que signifient ces
licenciements? Entre 1997 et 2004, les effectifs ont été réduits de 40
à 50%. «Plus que dans n’importe quelle entreprise», reprend Philippe
Leu. Sans que les priorités soient réellement redéfinies. «La seule
remise en question consiste à se recentrer sur les cultes du dimanche
matin pour augmenter sa visibilité. Quelle misère et quelle
monoculture! Quel manque de courage et d’imagination en matière
de réforme. Avec de nombreux collègues, je rêvais d’une Eglise
différente, plus jeune, plus sociale, plus artistique et créatrice»,
ajoute Alain Foehr, qui a créé l’animation jeunesse de l’Eglise et milité
dans une paroisse mixte en Afrique du Sud aux heures sombres de
l’apartheid et prépare aujourd’hui une exposition de peinture biblique
à Paris.
Où va l’Eglise? Vers d’autres licenciements d’ici à deux ans, si les 15
000 protestants genevois qui soutiennent l’Eglise – sur 90 000
déclarés – diminuent leurs contributions?
Quoi qu’il en soit, entre septembre 2004 et mars 2005, les pasteurs
licenciés ont eu six mois pour apprendre un nouveau vocabulaire:
«outplacement», «coach», «bilan de compétences». Et prendre de
nouvelles habitudes, comme lire les pages «emplois» dans les
journaux. Une autre vie.
Depuis deux mois, les choses s’accélèrent. Chacun tente de se
reconvertir. Alain Foehr, qui coince ses rendez-vous entre deux
remplacements dans les cycles d’orientation aux quatre coins du
canton, n’aura pas mis longtemps à retrouver un emploi. Il vient
d’être engagé comme prof de fançais par un cycle d’orientation pour
la rentrée de septembre.
Philippe Leu, lui, regarde du côté de la gestion d’ONG ou de
l’enseignement spécialisé. Passionné par l’histoire des religions, il se
voit bien aussi enseigner le fait religieux. Mais où?
Tandis que Joël Wildi se lance dans une entreprise de «pasteur freelance
» pour les Pompes funèbres. Spécialisé dans les enterrements, il
propose, pour 600 francs, des cérémonies sans religion aux familles
endeuillées. Appliquant à la lettre les conseils de sa «outplaceuse» –
«A votre âge, on établit un portefeuille de services, on ne fait pas un
autre métier» – il a préparé des prospectus qui présentent tout un
éventail d’offres: cérémonies de la naissance à la retraite en passant
par les photos de mariage. Joël Wildi veut devenir maître de rituels.
«J’ai été touché dans mon porte-monnaie, mais pas dans ma foi ni ma
vocation, dit-il. Comment faire autre chose?» Il anime des ateliers
d’écriture autour du deuil, prend des cours pour faire écrire les
personnes âgées, tâtonne et, quand il angoisse trop, compulse et
organise les dizaines de classeurs où sont rangées les étiquettes de
bouteilles de vin dont il fait collection.

Où l’on découvre qu’une licence de théologie ne vaut rien sur
le marché de l’emploi…

Tous sont confrontés à des questions très concrètes dans leurs
recherches d’emploi. Comment faire valider leur expérience? Que
vaut une compétence de pasteur? Alain Foehr est sans illusion. «Une
licence en théologie, c’est du vent. Nous sommes des manoeuvres sur
le marché de l’emploi. Certains s’illusionnent, mais, en Suisse, il faut
avoir des diplômes.» Philippe Leu se veut plus optimiste: «Tout
dépend de la personne qui se trouve en face de nous. Certains
employeurs potentiels peuvent estimer qu’un ancien pasteur a une
éthique, d’autres redouter qu’on fasse du prosélytisme. Le problème,
c’est que tout est aléatoire.»
Sans oublier d’autres détails qui viennent compliquer le parcours du
combattant des pasteurs en quête d’emploi, comme l’affaire du
ministre de Versoix, licencié plus tard (sic), parce qu’il fouettait sa
bonne. L’affaire jette un soupçon. Tout comme, dans une moindre
mesure, la consécration d’une série de pasteurs en poste depuis
plusieurs années, en novembre dernier, à la cathédrale. «Beaucoup
de personnes s’imaginent que l’Eglise réengage, ce qui est faux. Le
seul et unique employeur des pasteurs ne réengage
malheureusement pas. L’Eglise a fait de ces consécrations un
événement pour revigorer son moral et soigner son image, mais cela
complique notre tâche», révèle Alain Foehr, agacé.
Depuis la fin de mars, les pasteurs licenciés ne vont plus au culte.
Parce que «ça remue trop», qu’ils ne savent pas où aller, n’ont pas
envie de se retrouver dans un lieu où ils pourraient avoir des regrets,
ne veulent pas mettre leurs anciens collègues mal à l’aise. Ou
préfèrent éviter leurs regards apitoyés. A chacun ses raisons. Reste, à
les entendre, une certaine solitude. Les ex-pasteurs n’ont pas de
contact entre eux, ou peu. Chacun essaie de s’en sortir de son côté.
«Le fait de perdre son poste provoque un surcroît de travail. Il faut
s’occuper de toutes sortes de démarches administratives, des
assurances, des caisses de retraite, se recycler, apprendre un
nouveau métier», dit Alain Foehr. Surtout, cela pose un problème
d’identité: il faut se repositionner. «Comment être pasteur
autrement?» Car lui, l’ancien animateur de jeunesse, n’a pas
abandonné l’idée «d’annoncer la bonne nouvelle de la présence de
Dieu». L’Eglise du Christ ne se réduit pas à l’Eglise protestante, dit-il.
Philippe Leu, pour sa part, est plus radical. Il veut changer de cap.
«Pour moi, c’est comme lorsqu’on quitte un pays pour s’installer dans
un autre endroit. D'aucuns conservent une certaine nostalgie,
d’autres se disent: «Je suis dans un nouveau pays, que puis-je
découvrir? Ne plus être pasteur, c’est la même chose: je change de
monde.» Seulement, on ne change pas de monde, de peau, du jour
au lendemain. «On a beau faire, l’entourage nous renvoie toujours
l’image du pasteur. Même sans le titre», conclut-il. Le signe, sans
doute, que, hors des instances dirigeantes de l’Eglise, être pasteur
n’est toujours pas considéré comme un métier tout à fait ordinaire.

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