Faites-vous soigner l'âme par SMS
La thérapie chez un psy: pffff... vous en êtes encore là? Aujourd'hui, il
est désormais possible de faire traiter ses bobos existentiels par SMS.
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
Vous idéalisez trop l'amour? Tapez 1 sur le clavier de votre téléphone
portable. Vous vous laissez trop souvent dicter vos décisions par les
autres? Tapez 2. A l'autre bout de votre portable, des psy vous
renvoient des exercices – vingt en un mois – et vous «accompagnent
pour mieux vivre votre quotidien». Ou comment prétendre résoudre
les crises existentielles de milliers de gens tout en engraissant à la
fois les finances d'un opérateur téléphonique (Orange) et d'un
magazine français (Psychologies).
Concrètement, comment cela se passe-t-il, le coaching par SMS?
Saturne a testé «Etre plus sûr de soi». Après l'envoi de quelques
réponses sur vous-même – «face aux autres, avez-vous tendance à
perdre vos idées propres?», «avez-vous de la peine à avoir votre
propre avis?», etc. – supposé permettre de cerner votre personnalité,
vous voilà prêt à recevoir vos premiers devoirs. «Aujourd'hui, prenez
trois fois le risque de déplaire.» Ou alors, «cet exercice qui me
correspond bien, raconte Martin Rubio, directeur de la rédaction
internet de Psychologies, entrer dans un magasin, essayer plein de
choses et repartir sans rien acheter. Moi, à tous les coups, je repars
avec un truc que je ne mettrai jamais. Ou oser refuser une table qu'on
me propose dans un restaurant et choisir celle qui me convient le
mieux. Eh bien, ça m'a fait réfléchir...»
Si le coaching par SMS, technique débarquée des Etats-Unis pour
améliorer ses performances ne fait pas de mal, fait-il pour autant du
bien? Sur le forum internet du magazine, les avis divergent
singulièrement. «Je vois assez difficilement comment un bon entretien
peut se faire sur quelques messages envoyés à l'aveuglette», écrit
cette femme qui a testé. A l'opposé, celle-ci se dit «charmée»,
«recevoir un petit message tous les jours permet de se fixer des
objectifs, et c'est facile».
Isabelle Filliozat, caution psy de l'opération, puisque c'est elle qui
rédige les exercices de plusieurs de ces programmes, décrit le
schisme que le développement de ces gadgets provoque dans la
profession: «Les puristes de la psychanalyse font peut-être faire mille
pas à un patient, moi, j'ai choisi de faire avancer d'un pas mille
patients. Je n'ai pas la prétention de soigner quiconque, juste d'aider.
Rien ne remplacera jamais la relation à un thérapeute, ça, je le sais
bien. Et, tant pis, si on me traite d'américanophile!»
Le coaching par SMS serait-il à la psychanalyse ce qu'est le fast-food à
la cuisine de chez Rochat? «Peut-être, mais, en tous cas, c'est moins
toxique. Moi, j'ai aimé le défi intellectuel de devoir aider les gens en
160 signes que compte un SMS.» De son côté, le psychanalyste
genevois Georges Abraham ne perçoit aucun risque d'indigestion à
trop consommer ce genre de soutien psy: «Je ne veux pas de ma
foudre excommunier ces pratiques qui peuvent sembler simplettes,
mais il me semble tout de même que le rapport direct avec un
psychiatre en chair et en os a du bon», ironise-t-il.
La grosse tare du programme réside en réalité dans le terme d'aide
«personnalisée» telle qu'elle est vendue sur le site. Car, en fait de
personnalisation, le système se contente de cerner le profil des clients
en trois coups de cuillère à pot, trois petites questions et quelques
sous-catégories prétendant, grâce à cette approche, pouvoir
dispenser des conseils soi-disant adéquats. «Nous apportons une aide
relativement personnalisée», s'empresse de nuancer Martin Rubio
avant de lâcher cette phrase pleine de philosophie: «Quand on y
pense, la nature humaine se résume à quelques catégories, ne croyez
pas que nous sommes si différents les uns les autres.»
Si les bénéfices sur le psychisme sont donc plus que relatifs, ceux sur
les finances de l'opérateur et du magazine ne laissent en revanche
aucun doute. Lancé en mai dernier, le coaching par SMS fait un
tabac, selon Martin Rubio. Des «milliers de gens» – impossible
d'obtenir des chiffres plus précis – se sont déjà branchés sur les
programmes «Cultiver son bonheur» ou «Mieux gérer son temps». En
tout, ce sont potentiellement 21 millions d'abonnés d'Orange (les
abonnés suisses ne peuvent encore y participer) qui pourront,
moyennant 35 centimes d'euro le message – environ 50 centimes –
pour un total d'environ 12 francs le programme complet, se faire
«soutenir» par portable interposé. L'ambition est ouvertement
affichée par Arnaud de Saint-Simon, directeur général du titre de
vendre «quelques dizaines de milliers de programmes» et d'arriver,
grâce «à un outil de développement contemporain» à toucher de
nouveaux publics. Le coaching par SMS a d'ailleurs été lancé dans le
cadre d'un puissant assaut envers les jeunes et parallèlement à la
création d'édition en Grande-Bretagne et en Russie ainsi qu'à un
projet de magazine pour jeunes femmes de 15 à 20 ans.
Si Psychologies en est à son galop d'essai, Orange, lui, a bien compris
quelle poule aux oeufs d'or il peut plumer grâce au coaching.
L'opérateur décline le gadget dans les domaines les plus farfelus. En
Saône-et-Loire, il vient de lancer, en partenariat avec une caisse
maladie, «un accompagnement pour les fumeurs en sevrage», de
même qu'un nouveau programme pour les jeunes qui passent leur
bac. Il s'apprête à mettre au point un programme avec Adidas – «Vasy,
cours, tu peux le faire» – et Danone – «Et si tu mangeais moins
aujourd'hui, ma caille?». Le genre de messages que les sportifs ou
ceux qui se lancent dans un régime devraient s'attendre à recevoir.
Du coaching, encore du coaching, pas même Dieu n'y échappe. A
l'occasion des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) à Cologne à la
fin du mois d'août, un «prêtre passionné d'évangélisation» peut-on lire
sur le site www.catholique.org, a créé Cathomobile, un service
d'évangélisation et de prière sur téléphone mobile: 5 francs les neuf
SMS «composés d'un extrait biblique et d'une piste de méditation».
Saint Swisscom, priez pour nous!