LA LETTRE D'AMOUR

Achille Casanova, ils ne te méritent pas

TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN

Achille Casanova, mon plaisant, je sais bien qu’il faut toujours qu’un jour
cela s’arrête et qu’il convient bien, à la fin, qu'on s’en aille et, bien sûr, le
monde ne cesse pas de tourner pour autant. Tout de même, il tourne à
présent un peu moins vite, le monde, un peu moins bien, un peu moins
rond parce que tu n’es plus là pour l’huiler. Alors bien sûr, on se rassure et
on s’apaise en se disant que le Conseil fédéral n’est heureusement pas le
monde et, du reste, qu’il n’a jamais tourné tout à fait rond.
Malgré tout, tu manques, Achille. Un peu.
Comme peuvent manquer quelques qualités au temps moderne, que le
monde d’hier encourageait et qu’il vomit aujourd’hui: une heureuse
droiture, une rigueur sereine, l’intelligence bienveillante aussi d’aimer les
gens, la loyauté malicieuse évidemment et cette subtile façon d’être
discrètement indispensable.
Aujourd’hui bien entendu, tout cela paraît terriblement daté parce que
l’infection du temps veut qu’on croie que chacun a du talent, que
gouverner ce n’est que faire des dupes et que la vertu n’est plus dans
l’honnêteté mais dans la traversée en solitaire du pôle Nord en tandem (et
tant pis pour la place perdue) ou du Sahara en barque à rames, le tout au
profit conjoint des victimes du tsunami et des pauvres Roumains qui ont
faim.
C’est cela qui frappe dans ton départ, Achille, mon bon. On parle très
brièvement de tes mérites et de ta courtoise abnégation et puis en
tournant très vite la page, on demande incidemment: «Et… combien
gagnera-t-il, maintenant?» Et tout est dit. Les plus stupides s’offusquent,
les plus veules s’étonnent, les plus hypocrites s’interrogent, chacun se
révèle et révèle un peu le mal du temps: le citoyen maintenant ne cherche
plus à être citoyen, il est contribuable, il se voit client, il en aimerait pour
son argent. Il ne veut plus qu’on te paie, le citoyen, mais il paierait très
cher pour lire des mémoires que tu n’écriras pas. Il ne comprend du reste
pas très bien pourquoi tu te tais, le citoyen, il voudrait que tu violes tous
les secrets. Dame! C’est que tu pourrais te faire un fric fou, avec ça.
Tu as bien fait de t’en aller, Achille mon aimé. Le monde est à présent
décervelé, il ne saurait plus t’écouter.

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