Bronzer idiot avant même de partir
TEXTE: JACQUES NEIRYNCK
Les agences de voyages sont fondées sur un principe
élémentaire: le vacancier n’a pas envie de se faire du souci.
Il veut acheter un produit sans surprise, une pochette
cadeau d’où sortira une semaine de rêve: bronzer,
nageoter, lorgner l’anatomie du voisin ou de la voisine, lire
Dan Brown, pensoter, boire et manger de trop. Régresser
dans l’infantilisme. Anticiper le gâtisme.
Les prospectus exploitent cette veine à fond. Avant même
de partir, le vacancier devient déjà idiot. On peut donc
l’attirer par des prix alléchants et complètement faux, car il
ne se donnera pas la peine de déchiffrer les petits textes,
puisque, dans sa tête, il est déjà en vacances.
Exemple. Le séjour à Charm el-Cheikh organisé par
directVoyages (Urdorf), «8 jours dès 799 fr.» Un rêve pour
des clopinettes. Cette station touristique est caractérisée
par «une hospitalité typiquement orientale». Les initiés
comprendront ce que veut dire cette clause: si votre hôtel
explose, ne vous plaignez pas, on vous avait prévenu. De
même à Phuket en Thaïlande, vous vivrez des «plaisirs
balnéaires épatants», tsunami compris, sans supplément.
Impossible de ne dépenser que 799 fr. En petits caractères,
il y a des suppléments inévitables: 69 fr. de taxe d’aéroport,
35 fr. de kérosène, 40 fr. de visa, 50 fr. le transfert en car
depuis la Suisse romande vers Zurich, soit 993 fr., petit
minimum. Car il y a d’autres entourloupes. Il s’agit d’un prix
action, consenti «tant que la demande n’est pas trop
importante». Sinon, vous payerez le «Normalpreis», soit
1093 fr. Bien entendu, il s’agit d’un prix «dès»: il ne
s’applique que pour quatre départs sur quarante. Pour
douze départs, le «Normalpreis» est de 1293 fr., auquel il
faut ajouter à Noël et Nouvel-An, la participation
(obligatoire) à un dîner de gala à 120 fr., soit 1413 fr. au
total. Il y a enfin le supplément pour le circuit (facultatif) des
pyramides, 299 fr. et la réservation du siège dans l’avion
pour 20 fr. La facture peut monter alors jusqu’à 1732 fr.,
plus du double du prix d’appel. Et, si vous voulez vraiment
un hôtel au bord de la mer et une chambre avec vue, c’est
encore 160 fr. Et, si vous êtes seul dans votre chambre,
c’est 210 fr. à rajouter, soit 2102 fr. au grand total.
Cela, c’est le principe. Le consommateur sait qu’il dispose
de 800 fr. Il peut se payer ce voyage, mais il ne veut ni
s’ennuyer à lire les petits caractères ni se refuser les petits
plaisirs supplémentaires. Il est gêné à l’idée de discuter
avec l’agence de voyages. De fil en aiguille, il se laisse
tenter par un fantasme: vivre comme s’il était riche,
fréquenter les palaces, visiter les pays exotiques.
Entre cette réalité et le rêve, il y a le prospectus qui est
avant tout un exercice littéraire, lourdement traduit de
l’allemand. L’assistance du guide suisse est «optimale», le
supplément est pour un «intéressant circuit», un hôtel
occupe une «fantastique situation», au Kenya, faites un
«petit safari formidable», en Egypte, allez admirer «de près»
les «fascinantes pyramides», allez à Vitznau suivre un
«agréable programme wellness».
Les vacances industrialisées sont au tourisme, ce que le
McDonald's est à un restaurant, la Golden à une pomme, la
carne fibreuse de la vache de montagne à un charolais. Pour
rien, on n’a rien, pour peu, on a peu. La plus belle femme du
monde ne peut donner que ce qu’elle a. Sauf des promesses
avant et des déceptions après.