BRIBES D'AUDIENCE

La squatteuse et le flic

Scène au Tribunal de police de Genève

TEXTE: NATHALIE DUCOMMUN

La présidente: Madame, vous contestez votre amende de 650 francs
pour insultes et excès de bruit en pleine nuit devant le squat X. Vous
avez envoyé un courrier livrant votre version des faits. Vous persistez
dans cette version?
La plaignante: Je n'ai rien à voir avec cette fête. Que ce soit très clair.
C'est pas moi qui l'ai organisée, je n'y étais même pas. Moi, je rentrais
d'une autre fête, tranquille, et j'ai vu qu'il y avait des policiers.
La présidente: Vous passiez devant, vous n'étiez pas dans l'enceinte
du squat?
La plaignante: Non, pas du tout. Je passais par là, par hasard. Je n'ai
rien à voir avec l'organisation de cette fête. Je me suis approchée
parce qu'il y avait ces policiers qui traînaient et je voulais être sûre
que tout se passe bien.
La présidente: Combien de policiers?
La plaignante: Huit. Ils se sont jetés sur moi. Comme ça. Ça ne s'est
vraiment pas passé agréablement. Je n'étais pas bien. Des deux
côtés, on s'est mal compris.
La présidente: Vraisemblablement, oui. Car ce n'est pas du tout la
version du procès-verbal de la police.
La plaignante: Oui... Le procès-verbal est très comique. La situation
l'était moins.
La présidente: Mais quand ils vous ont dit de circuler, vous vous êtes
exécutée?
La plaignante: Ben, le temps que les gens... Bon, je suis d'accord pour
dire que je ne suis pas partie tout de suite, ça je veux bien. Il fallait
que je m'en remette. Ils s'étaient quand même jeté à huit sur moi! Ils
m'ont insultée, ce qui est inacceptable de la part de la police
genevoise et de n'importe quelle police au monde!
La présidente: Quelle est votre situation personnelle, madame?
La plaignante: Je suis libraire. Au chômage.
La présidente: Vous touchez quel revenu par mois?
La plaignante: 1800 francs.
La présidente: Vous payez un loyer?
La plaignante: Non.
La présidente: Vous habitez rue de T. C'est un squat?
La plaignante: Oui.
La présidente: Nous allons procéder à l'audition du témoin, l'agent de
police Y. Vous êtes donc l'auteur du rapport de contravention pour
insultes, bruit, etc. Vous vous souvenez des faits? Que s'est-il passé?
L'agent de police: On est arrivé au squat sur plainte des gens du
quartier. D'abord, on était deux, puis on a demandé du renfort parce
que qu'il y avait une trentaine de personnes ameutées devant. Il n'y
avait plus de musique. Forcément, ils avaient éteint quand ils ont vu
qu'on arrivait. On a des directives très strictes avec les squats. On ne
rentre pas dedans, car on peut nous accuser de violation de domicile.
Donc on a demandé le responsable. Elle, elle était à l'intérieur. Et il y
avait un jeune homme avec elle, avec qui ça s'est bien passé. Mais
avec mademoiselle, pas du tout. On en a déduit qu'elle était
responsable de la fête. Et on a demandé du renfort. On lui a demandé
de décliner son identité. Ça ne s'est pas du tout bien passé. Elle nous
a insultés, elle nous a tutoyés. On a dû en venir aux mains... et ne
pouvant l'identifier, on a voulu l'emmener au poste. On l'a tenue par
le bras pour l'emmener et, là, elle a donné son permis de conduire.
Alors, je lui ai demandé de quitter les lieux. Mais elle restait là à
interférer dans notre travail, à nous insulter.
La présidente: Madame dit qu'elle n'était pas dans l'enceinte de la
fête, mais qu'elle passait devant au moment où, je cite, «huit policiers
se sont jetés sur moi».
L'agent de police: On n'a jamais été huit! Quatre au maximum! Et je
les ai vus de mes yeux vus sortir du squat, elle et le jeune homme. Il
n'y a pas erreur sur la personne. C'est moi qui lui tenais le bras. Elle a
compris que c'était du sérieux et elle a fini par sortir ses papiers.
La présidente: Madame, avez-vous des questions à poser au témoin?
La plaignante: C'est pas des questions, mais ce que j'aimerais dire...
La présidente: Le tribunal ne vous autorise que des questions!
La plaignante: Pfff. Alors non. C'est clair que ça ne servira à rien.

Envie de réagir? courrier@journalsaturne.ch