HISTOIRES DE L'ART

La Bohême, on était jeunes et voleurs…

Non contents d’avoir tremblé de peur en avion, les touristes
venus à Prague affrontent un autre fléau, les pickpockets.

TEXTE: CHRISTOPHE FLUBACHER

A Prague, la presse locale vient d’annoncer à ses lecteurs que la
fameuse horloge astronomique, sise sur la place de la Vieille-
Ville, sera fermée aux visiteurs durant trois mois pour cause de
restauration. Elle ajoute, pince-sans-rire, que c’est une bonne
nouvelle pour les touristes. D’ordinaire agglutinés devant le
carrousel des statues en bois polychromé, ces derniers sont
régulièrement détroussés par des hordes de pickpockets en
culotte courte, véritable fléau dans la cité baroque depuis que la
Révolution de velours a ouvert les frontières aux étrangers.
Garçons véloces aux mains agiles ou fillettes fagotées comme
Cendrillon, exhibant ostensiblement une pancarte pleurnicharde
sous laquelle s’activent, invisibles, leurs doigts d’orfèvre, ils
n’ont pas leur pareil pour transformer de belles vacances
longuement planifiées en courses éperdues à travers la capitale,
à la recherche d’un consulat bienveillant qui rapatriera toutes
penaudes les malheureuses victimes. L’histoire est cependant
ancienne, car ces enfants de Bohême essaiment depuis le XVe
siècle dans toute l’Europe. Refusant le christianisme, la
sédentarité et la propriété, c’est-à-dire les valeurs fondatrices de
la civilisation occidentale, ils s’attirent depuis toujours la haine et
la méfiance: «Vous qui prenez plaisir à leurs paroles, écrit
Jacques Callot au XVIIe siècle, gardez vos blancs, vos testons et
pistoles.»
Gentilhomme fortuné, Georges de la Tour (1593-1652) fut
probablement confronté aux bohémiens qui sillonnaient la
Lorraine derrière les armées de la guerre de Trente Ans. La
diseuse de bonne aventure (vers 1630), allégorie moderne de la
parabole du fils prodigue qui s’en va perdre en ville tout l’argent
que lui a donné son père, atteste que le peintre lorrain
connaissait parfaitement leurs habitudes. Il savait que les filles
mariées portent une coiffe, les filles à marier leurs cheveux
défaits et les filles ni vierges ni mariées un foulard noué sous le
menton. Dans cet habile jeu de regards biaisés et de mains
baladeuses, la vieille femme trace un signe de croix avec la
pièce en or que lui a donnée le fringant jeune homme, pendant
que ses trois comparses s’activent, l’une à couper la chaîne pour
subtiliser une médaille d’or, l’autre pour soutirer une bourse et la
donner furtivement à la troisième qui ouvre déjà sa main droite.
Les quatre femmes sont concentrées parce qu’elles jouent gros.
Prises en flagrant délit, elles risquent l’ablation des oreilles, la
torture, le fer rouge, le fouet, la pendaison ou l’écartèlement.
Adepte de la physiognomonie, cette science qui prétendait
définir le caractère des gens par l’étude du visage, Georges de la
Tour prête le nez crochu des rapaces à la vieille maquerelle, la
pâleur maléfique de la lune à la fille au foulard et le petit museau
des fouines aux deux voleuses de gauche. Quant au jeune
dadais, naïf et puceau s’il en est, ses longs cils et la rondeur de
son visage affectent l’air placide et niais des bovins. On a parfois
les voleurs qu’on mérite.

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