Les sept saucisses du Conseil fédéral
La nouvelle campagne de la charcuterie Bell représente le Conseil
fédéral par sept types de saucisses: un gag gras?
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD
Regardez bien cette saucisse: elle est droite comme un gendarme,
elle est brune, et tout porte à croire qu'elle a été confectionnée avec
amour du côté de Berne. Tous ces indices, ça ne vous rappelle pas
quelqu'un? Hmmm? Réfléchissez... Ouiiii! Vous avez trouvé, c'est
Samuel Schmid, conseiller fédéral UDC. Bell, fabricant de saucisses de
veau, vaches et cochons en tout genre lance une nouvelle campagne
publicitaire intitulée «Charcuterie fédérale», qui plagie le Conseil
fédéral.
Debout, bien droites, étonnamment raides compte tenu de leur
constitution interne, les sept saucisses posent bien serrées les unes
contre les autres – «un peu comme les sept membres du Conseil
fédéral sur la photo officielle», explique en toute candeur celle qui a
imaginé la campagne pour Bell, Rebecca Krausse. Elle n'a, dit-elle,
pas eu à se forcer beaucoup pour spéculer sur les liens entre les
saucisses et nos politiciens. «C'est un peu comme chez Bell, continue
Rebecca Krausse, il y en a pour tous les goûts. Nos conseillers
fédéraux ont des caractères différents, des origines cantonales
différentes, des partis différents.»
– Ah bon? Au fond, à chaque saucisse, son conseiller fédéral?
– Nous n'avons pas officiellement désigné un produit pour chaque
politique, mais certaines similitudes s'imposent comme des
évidences.
– Ah oui? Lesquelles?
– Eh bien, nous nous sommes dit que le cervelas représentait peutêtre
Christoph Blocher, parce qu'il est extrêmement suisse, il est
vraiment typique de chez nous. Et puis, vous voyez le boutefas sur
l'image, ça c'est une saucisse totalement vaudoise, comme Pascal
Couchepin...
– Euh... Pour vous, Pascal Couchepin est Vaudois?
– Oui, oui, Vaudois, c'est bien ça.
– Vous êtes sûre, il n'est pas Valaisan?
– Oui, enfin, c'est presque la même chose, c'est la Suisse romande
quoi.
Au siège de l'entreprise, David Elia, porte-parole, préfère, lui, ne pas
désigner chaque saucisse par son titre de conseiller fédéral, si l'on
ose dire: «Je préfère laisser libre cours à l'imagination des gens», ditil,
tout à la joie de cette nouvelle campagne. Et pas le moins du
monde inquiet de la réaction de Pascal Couchepin ou de Christoph
Blocher découvrant qu'on les image désormais dans toute la presse
suisse – et pour trois semaines – par des saucisses. Car, si Samuel
Schmid s'en sort bien, Pascal Couchepin est tout de même représenté
par la plus volumineuse pièce de charcuterie de la petite compagnie.
Jamais, au grand jamais, jure David Elia, sur la saucisse qui lui est la
plus chère, «nous n'avons cherché à tourner nos autorités en ridicule,
pas plus que nous les traitons de saucisses par l'intermédiaire de
notre campagne». Pas question d'avoir fait, pour la bonne bouche, un
bon gag gras. Bien au contraire, et David Elia tient à amener la
preuve de son innocence: «Si nous avions voulu nous moquer d'eux,
nous aurions mis en scène sept saucisses toutes identiques: même
couleur, même goût. Ça, ça aurait été une façon de les dénigrer. De
dire: voyez, nos politiciens, c'est un peu bonnet blanc, blanc bonnet.
Mais, là, c'est exactement le contraire que nous faisons, nous
mettons en valeur leurs différences régionales.» Et ce n'est pas Hans
Ruedi Moser, porte-parole de la Chancellerie fédérale, qui le blâmera.
«Hier encore, j'ai vu qu'une confiserie de Berne vendait des chocolats
avec la tête des conseillers fédéraux. En gros, elle propose aux gens
de mordre dans la figure de leur autorité, mais, ce genre de choses,
nous les laissons passer.» En revanche, la Chancellerie intervient si,
comme il y a quelques années, une marque cherche à abuser de
l'image d'un conseiller fédéral. Un société d'eau minérale avait
photographié à son insu Kaspar Villiger en train de se désaltérer et
voulait user du cliché pour lancer une campagne de pub. Rien à voir
avec Bell, assure David Elia, qui s'emporte: «Vous savez, pour nous
fabricants de charcuterie, la politique, c'est important, on dépend des
parlementaires pour tout ce qui touche à l'agriculture, à la politique
des prix sur la viande. Vous imaginez qu'on prendrait le risque de les
ridiculiser?» Certes... Mais une telle campagne aurait-elle été lancée
par Bell il y a trente ans? «Je ne sais pas, moi, j'étais au jardin
d'enfants à cette époque. Mais bon, c'est vrai que, peut-être, on ose
utiliser l'image de figures autoritaires qu'on n'aurait pas osé toucher à
une autre époque...»
Et que, surtout, personne n'aille croire que symboliser une figure
d'autorité par une belle saucisse de veau la ridiculise. Il en va de
l'honneur de la saucisse.