André Bugnon en panne de sens
TEXTE: BENOÎT COUCHEPIN
André Bugnon, mon rural, mon ébouriffé, mon accentué, je t’écris
comme on sanglote: voilà à peine deux jours que je ne t’ai
entendu et, déjà, tu me manques. Déjà me manquent tes propos
tellement pleins du grand et lumineux bon sens qui te
caractérise. A t’entendre, en substance, comme l’essence
augmente et que ça coûte cher aux Suisses, il conviendrait que
l’Etat abandonne sa taxe sur les carburants pour en abaisser le
prix. Il nous permettrait ainsi, l’Etat, de rouler pas cher en
faussant toutes les règles du marché. J’entendrais ça dans la
bouche d’un Charles Favre par exemple, fossoyeur des finances
vaudoises, tout à la fois Bouvard et Pécuchet du pauvre, je n’en
serais pas autrement surpris: toujours il a varié entre «l’Etat,
c’est moi» et «l’Etat, c’est rien», ce qui, en somme, le
concernant, revient à peu près au même.
Mais toi, ma betterave sucrière, mon décalcifié, toi, mon comique
troupier pour comices agricoles, toi mon André, je ne te
comprends plus ni ne comprends ton udécéen parti. Je
récapitule: ça fait vingt ans que vous nous dites partout, en
toutes choses, l’Etat doit limiter ses dépenses. Toujours, en
toutes missions, vous répétez qu’il doit viser l’équilibre financier.
Sans cesse, devant quelques timides critiques, vous maugréez:
«Eh bien tant pis pour les pots cassés.» Et ça donne ceci:
assurances sociales? On coupe et tant pis si les chômeurs
trinquent, ils n’avaient qu’à travailler. Asile? On coupe et tant pis
si les requérants meurent, ils n’avaient qu’à pas voyager. Aide au
développement? On coupe et tant pis pour toutes ces feignasses
d’étrangers, ils n’ont qu’à se débrouiller. Service public? On
coupe et tant pis pour les usagers, ils n’ont qu’à la fermer.
Et puis, dans cette longue et affreuse litanie, juste ce petit mot
gentil: l’essence? c’est cadeau. Aujourd’hui, on roule gratis. C’est
l’Etat qui paie et l’UDC vous l’offre. Partout, on le désengage,
l’Etat, toujours on l’assèche, mais ici on l’engage et on vous fait
le plein ainsi qu’aux touristes qui traversent le pays. Pour des
économies, on veut bien supprimer l’aide d’urgence au requérant
du Bénin, mais faut pas déconner sur la sans-plomb!
Toi et les tiens, André, vous avez bien raison. A ce prix-là, le
requérant du Bénin, juste avant d’être refoulé, il pourra
s’immoler à bon marché.