Fabienne Bugnon: gentille, pas gentille, tu
gicles quand même
Tout militait pour qu'elle soit la deuxième candidate Verte au Conseil
d'Etat genevois, surtout son féminisme soft. Pourtant, Fabienne
Bugnon a été évincée.
TEXTE: BÉATRICE SCHAAD ET ARIANE DAYER
Confiante, elle s'assied, ce 16 juin, au fond de la salle avec ses
copines. Tout le monde lui a prédit le grand soir, pas besoin de se
mettre devant. Son discours est magnifiquement reçu: «J'ai été très
applaudie.» La suite est quasiment écrite: il y aura les remerciements,
puis la campagne pour le Conseil d'Etat genevois. Survient alors le
vote. Stupéfiant. Fabienne Bugnon n'est pas choisie comme candidate
par le Parti des Verts. C'est David Hiler qui l'emporte. Elle ne moufte
pas. Une seconde de silence, l'épouvante, et pourtant rien,
absolument rien ne passe sur son visage. Plus tard, elle confirmera:
«Vous savez, je suis quelqu'un de contrôlé. Je savais qu'il y avait la
télé.»
Rapidement, elle se lève, quitte la salle: «Je suis partie en rasant les
murs. J'étais très blessée, je ne voulais pas de compassion.» Elle
étouffe sous les gestes de réconfort: «Je voulais partir, surtout qu'on
arrête de me toucher.»
De toute façon, ce soir-là, rien ne se passe comme prévu. Il y a près
de 125 personnes dans la salle, presque le double du nombre
habituel de participants. Et passablement de nouveaux visages. Les
candidats et l'état-major du parti avaient prévu que le gagnant
rendrait un hommage appuyé au perdant, immédiatement après le
vote. Mais rien ne vient. «Si ça c'était passé comme on l'avait prévu,
je serais restée, j'aurais pris sur moi, à la Ruth Metzler.»
Une femme de moins, une de plus. Celle-ci avait pourtant tout pour
elle. Un engagement qui commence presque au berceau, toute une
vie de militantisme, de soirées sous les néons, de cueillettes de
signatures le samedi matin sous la pluie, d'assemblées interminables,
de participation au Grand Conseil et au Conseil national, de
présidence du parti cantonal au plus fort des crises, lorsque personne
n'en avait très envie. Elle a pour elle ses compétences politiques, une
logique de parcours qui l'a conduite à être Madame Egalité et
l'appartenance à un parti jusque-là féministe. Son bilan professionnel
est également positif: elle a notamment été une directrice de crèche
très appréciée. Le contexte politique genevois renforce encore ses
chances de figurer sur la liste verte pour le Conseil d'Etat: deux autres
candidates viennent d'être écartées, la socialiste Véronique Pürro et
la démocrate-chrétienne Véronique Schmied. L'occasion rêvée pour
les Verts de prouver qu'ils sont plus égalitaires que les autres.
Pourquoi Fabienne Bugnon a-t-elle pris une telle veste? Comment a-telle
pu ne rien voir venir? La première explication est devenue, hélas!
un classique en Suisse et tient à l'absence de stratégie. Ruth Metzler
avait cru inutiles les manoeuvres tactiques avant sa réélection au
Conseil fédéral, Fabienne Bugnon aussi. Comme s'il était impossible
pour une femme de dépasser l'idée que la stratégie, c'est cradingue.
«Non, ce n'est pas sale, la stratégie, j'aurais dû préparer le terrain,
faire venir mes alliés à l'assemblée. Mais j'ai pêché par naïveté, je
m'énerve contre moi-même. J'ai été endormie, pas assez méfiante,
presque idiote. Je croyais avoir 50% de chances ou plus, mais j'allais
au casse-pipe. Personne ne m'a alertée.» Sa confiance dans ses
camarades était totale: «Je croyais à la mémoire du parti, à ma
notoriété, à l'effet femme.» Les Verts, eux, ont la mémoire qui
flanche. Comme le confirme aujourd'hui la présidente, Brigitte
Schneider Bidaux: «C'est un signe de maturité que de pouvoir
s'affranchir du dogme féministe.» Quitte à oublier ses valeurs, autant
en profiter pour les brûler. Lorsque le parti est aujourd'hui mis face à
ces reproches, il esquive en en s'inventant une autre priorité: la
gestion financière. Le programme radical, en quelque sorte. Les Verts
auraient défendu David Hiler parce qu'il est plus compétent dans ce
domaine. «Quand l'argent est en jeu, quand il y a un déficit aussi fort
qu'à Genève, on ne confie pas le pouvoir à des femmes.»
Décidément, avec des amis comme ça, pas besoin d'ennemis. «C'était
des proches. J'ai milité avec eux depuis toujours, Hiler est un copain
d'adolescence, j'ai eu un sentiment de trahison.» Ce soir-là, les
proches des deux postulants n'étaient pas forcément présents.
Beaucoup ne voulaient pas avoir à trancher. Désertion inversement
proportionnelle à la présence de nombreux nouveaux membres plutôt
favorables à David Hiler, puisque c'est lui, en tant que secrétaire
général du parti, qui les avait séduits et accueillis ces derniers mois.
«J'ai eu l'immodestie de croire que j'étais aimée par les Verts. Je
pensais qu'ils ne pouvaient pas se permettre de me laisser tomber.
Contrairement à moi, Hiler, lui, a construit son élection.»
Un élément peut expliquer la baisse de vigilance de Fabienne Bugnon
sur les derniers mois: la polémique d'avril. Là, six ex-employées du
Bureau de l'égalité l'avaient accusée de «gestion inhumaine». Peu de
preuves crédibles, en fait, il s'agissait surtout de lui faire payer le
passage d'un bureau au fonctionnement associatif à une philosophie
de résultats. Un rapport confidentiel était établi, le genre de
documents de plus en plus pratiqués dans l'administration genevoise,
qui ressemblent davantage à une compilation d'amertumes et de
dénonciations anonymes qu'à un véritable audit. Comme par hasard,
le rapport confidentiel est transmis à la presse, puis envenimé par les
commentaires à charge de plusieurs camarades (!) féminines dont la
charitable socialiste Maria Roth Bernasconi. Fabienne Bugnon
témoigne: «Le jour où j'ai lu ce rapport, j'ai su que j'étais morte.»
La Genevoise voit encore une autre cause à son échec, et celle-ci la
désespère: la peur de gagner de la gauche. «Dans cette affaire, le
parti a voulu assurer son siège actuel, celui de Robert Cramer, en
n'osant pas vraiment être offensif, essayer d'en gagner un second.
J'en ai marre de cette gauche qui a peur de gagner.» La gauche, les
femmes, les Verts, les liquidateurs de Fabienne Bugnon auront bien
tous été de son camp.
Quand on a fait un mauvais coup, mieux vaut l'oublier rapidement. Le
lendemain du vote et les jours qui viennent, aucun appel des
camarades, pas un seul geste de réconfort. Fabienne Bugnon analyse:
«Si j'avais pleuré, si je m'étais montrée déprimée, ils m'auraient peutêtre
approchée. On va au chevet des gens qui sont malades. Mais je
ne suis pas quelqu'un qui pleure. D'ailleurs pas non plus quelqu'un qui
rit aux éclats. Face à la violence, mon arme, c'est de faire le hérisson.
J'ai 46 ans, j'ai un parcours de vie qui a voulu que je devienne
hypercontrôlée, certains me disent même froide et inabordable.
L'indifférence générale va se poursuivre. L'inoxydable présidente des
Verts, Brigitte Schneider Bidaux, évoque à peine l'affaire dans
l'éditorial de son bulletin d'été: «Nous y revenons une dernière fois
dans ce numéro. Une dernière fois, car, désormais. nous aurons autre
chose à faire.»
Aucun geste de réconfort, aucun lot de consolation. La direction du
parti ne prend même pas la peine de lui offrir un sous-poste
honorifique dans une sous-sous-commission, ce qui rassure d'ailleurs
l'intéressée: «Personne n'oserait, on me connaît.» Au fond, la seule
camarade qui aura réagi n'est pas de son parti, mais elle est
prestigieuse: c'est la conseillère fédérale socialiste Micheline Calmy-
Rey.
Tous ces gnons auraient pu donner à Fabienne des envies de bugnes.
Pas du tout. La Genevoise n'en profitera pas pour s'offrir une
revanche en suivant les quelques idées qui ont été émises après les
événements: le boycott féminin des élections ou la création d'une
liste femmes: «Je ne veux pas me tromper d'ennemis. Pour moi, le 16
juin, le vrai parti n'était pas dans cette salle. Je suis contrôlée mais
pas masochiste, je ne ferai pas de coups tordus, j'en suis incapable.»
Lorsqu'elle dit «les féministes doivent arrêter d'être gentilles», elle se
contente d'évoquer l'idée d'imposer des quotas sur les listes
électorales, rien de plus agressif: «Non, c'est vrai, je crois que je ne
sais pas très bien être méchante.» Au point d'ailleurs, ce mois de
septembre, de tenir une entière conférence de presse sur la place des
femmes dans la politique, sans jamais évoquer son expérience
personnelle: stupéfiant.
Pas de vengeance contre les Verts, soit, mais alors un vrai dégoût de
la politique? Même pas. «Non, je ne m'en lasse pas. Pour autant, je ne
m'imagine pas réessayer d'être candidate dans quatre ans.» Elle
avoue que cet échec lui a aussi laissé une part de soulagement:
«C'est un obstacle, ça n'est pas une catastrophe. Vous savez, je ne
concourais pas pour une médaille, mais pour un truc très difficile.
Faire la campagne pour le Conseil d'Etat n'aurait pas été simple.
Genève est dans une situation dramatique.»
Le désamour des Verts est une chose, mais Fabienne Bugnon,
blindée, n'ira pas chercher d'affection ailleurs. Elle a refusé tout l'été,
et elle continue de le faire, de devenir l'égérie des femmes politiques
rejetées. Même si l'état du féminisme l'inquiète: «Malgré moi,
j'incarne aujourd'hui un mouvement. Celui des élues écartées. C'est
lourd et c'est faux, je n'ai jamais été une féministe pure et dure.» Ce
dont elle rêvait, elle, c'est ça: une égalité raisonnable, qui avance pas
à pas. Qui ne se construit pas contre les hommes ni contre la droite,
qui vole plus haut que les idéologies. Eh bien, ces féministes-là, les
gentilles, elles ne passent pas non plus.