LE TÉMOIGNAGE

Extinction de «Voix ouvrière»

La COOPI, dernière rotative rouge de Suisse est morte.
Reportage exclusif sur deux heures hallucinantes autour du
cadavre. Ou comment les communistes liquident leur outil de
propagande.

TEXTE: LAURENT DUVANEL

Ah, ce mercredi 5 octobre 2005, beau souvenir! L’avis mortuaire
est simple: dispositions à prendre en vue de la liquidation de
l’entreprise. J’aurais dû mettre un noeud-pap noir. Entrant à 18
heures dans la cantine du PddT (Parti dit du Travail, aussi connu
dans les régions industrielles romandes sous le nom de POP),
j’aperçois le gros cigare de Jack Yfar, ex-imprésario de Fernand
Raynaud, organisateur de spectacles au Grand– Casino, un des
plus importants clients privés de l’imprimerie COOPI.
Suivent des silhouettes connues: les Genevois Armand Magnin,
André Hediger, Jean Spielmann, le Neuchâtelois Alain Bringolf –
président du PddT/POP, bien seul – et de cinq Vaudois dont la
présidente du Grand Conseil Christiane Jaquet-Berger. Le
président du conseil d’administration (CA) de la COOPI explique
que l’avocat Grobet est présent à titre gracieux. Y a pas de petits
bénéfices. Une voix de dame lui demande de parler plus fort: la
majorité de demi-sourds qui peuplent la salle approuve
bruyamment. Une quarantaine de personnes (sur les 240
membres du kolkhoze) participent à la soirée funèbre.
Sur les tables de la cantine, un communiqué circule; il a été
diffusé à 16 h à la presse: il annonce que la liquidation est chose
faite. Pourtant, rien n’est encore voté. Vieille manière de faire
héritée de Staline: annoncer les événements avant leur arrivée,
ou le PddT mué en Elizabeth Teissier. «Il faut que ça change»,
insistait pourtant le parti dans sa propagande électorale…
Puis un comptable justifie la mise en bière inéluctable: exposé de
chiffres peu clairs (il a fallu faire dare-dare des photocopies,
personne n’y comprenait goutte). Yfar ouvre alors les feux: il
rappelle que, malgré son passage à l’UDC, il est resté fidèle à la
COOPI. («J’ai donné pour plus de 3 millions de programmes et
d’affiches à tirer en trente ans.») Mais que la qualité des
imprimés a bien baissé…
Puis, hiératique, se lève Armand Magnin, cacique du PddT
genevois ayant usé toutes les casquettes imaginables de Genève
à Berne: il fustige le CA pour sa légèreté («On est mis devant le
fait accompli.»), explique qu’avant «on se battait» et qu’il
faudrait «faire les choses correctement». Fine allusion au
discours du syndicaliste de service signalant que les délais
n’avaient pas été respectés en matière d’annonce de
licenciements à l’Office cantonal de l’emploi et au syndicat
Comedia. Et qu’il n’y a pas de plan social sur la table.
On ne chante pas de cantiques dans ce genre de cérémonies, on
vote des résolutions. Ainsi fut-il fait en cinq points très
techniques qui permirent à Grobet d’expliciter des détails
juridiques somnifères. Au vote, l’assemblée soutient les ouvriers
et promet de «consacrer le solde de la réalisation de l’actif
prioritairement au plan social». Ah, ça va mieux en le disant,
même si cela figure dans la convention collective.
Un enterrement, c’est souvent l’occasion de causer secrets de
famille. Quitte à taire ceux qui font trop mal. On ne saura jamais
si la COOPI s’est restructurée à mort en remboursant l’argent (un
gros prêt) qu’elle devait au PddT. Le syndicaliste qui a posé la
question n’a pas obtenu de réponse.
Restait à savoir qui avait décidé de couper l’alimentation
artificielle au moribond et quand (un bruit courait: la décision de
licencier les huit employés aurait été prise en petit comité, sans
avertir l’ensemble du CA). Ma question suscite un brouhaha peu
digne de funérailles. Ambiance houleuse, des gens se lèvent, les
accusations fusent:
- Le représentant des ouvriers n’a pas été averti…
- Mais il était en vacances!
- La convocation à la séance a été donnée par oral.
- J’ai pas pu venir à midi, c’était prévu pour le soir.
Grobet calme le jeu en rappelant qu’il y a un procès-verbal de
séance. Le vice-président le brandit. Résultat des courses: tout le
monde n’était pas là, certes, mais le CA a bien décidé de
licencier avant de remettre les lettres. Les délais d’information
n’ont pas été tenus, mais tant pis. Silence gêné.
Pas d’homélie, style historique: «Souvenez-vous, camarades, le 5
octobre 1917, il y a huitante-huit ans, de la proue du croiseur
Aurora partait le premier coup de canon à Leningrad. Ce tir
marqua le début de la révolution.»
Voilà, c’est raté. Le fossoyeur n’est pas encore connu. C’est Hans
Bräm, spécialiste des avalanches en haute montagne et
accessoirement président du PddT genevois qui est à la tête des
recherches. Il annonce un repreneur en vue. Sinon, on vendra le
terrain.
Pas de fleurs, merci, pensez au plan social.
A part ça, tout va bien. Au bout du lac, ce mercredi-là, on attend
le résultats des élections.

P.-S.: Pour la transparence: depuis deux ans, je suis raide-chef de Gauchebdo,
qui a succédé à la Voix ouvrière et imprimé par la COOPI. J’ai démissionné à fin
août pour le 31 octobre avant l’annonce de l’agonie de l’imprimerie.

Envie de réagir? courrier@journalsaturne.ch