PIÈGES À CONSOMMATEUR

Il faut que les magasins soient ouverts
ou fermés

TEXTE: JACQUES NEIRYNCK

Il y a grande dispute pour savoir si les quelques magasins
ouverts le dimanche dans l’enceinte des gares pourront
continuer à exercer leur négoce. Ils dérogent à une règle
édictée jadis, par on ne sait plus qui et pour on ne sait plus
quoi. Le débat politique sera donc acharné, puisque
personne ne sait de quoi l’on parle, ni ce qu’on veut. Les
arguties, les chicanes, les sophismes, les paralogismes vont
fleurir comme pâquerettes au printemps. Ce sera un bon
moment pour l’amateur de littérature électorale de bas
étage.

Premier argument. Le dimanche étant le jour du Seigneur, il
convient de le réserver aux célébrations, à la méditation, à
la prière, voire même à la pénitence. L’achat est un acte
impur, mercantile, intéressé qui déshonore cette journée
d’élévation spirituelle. Les bons apôtres, qui utilisent cet
argumen,t n’y croient pas eux-mêmes un seul instant. Car
les églises sont vides. Il n’y a pas un «chrétien» sur dix pour
s’y rendre. Les autres pratiquent le ski, la voile, le barbecue,
le vélo, l’ivrognerie, la goinfrerie ou la luxure. Celui qui veut
prier ne le fera pas du matin au soir et il aura peut-être
envie d’acheter une petite gâterie. Le dimanche, jour du
Seigneur des chrétiens, correspond au samedi pour les juifs
et au vendredi pour les musulmans. Dès lors, si l’on était
conséquent, il faudrait fermer les commerces trois jours par
semaine.

Second argument. Le dimanche est le jour de la famille, où
parents et enfants peuvent enfin se rencontrer. Cette
excuse est utilisée par ceux, les plus nombreux, qui ne
vivent pas en famille et qui n’ont pas à en subir le poids
quotidien. Ils rêvent d’une table familiale couverte de mets
succulents (achetés où? apprêtés par qui?) où des parents
bonasses reçoivent les câlins d’enfants tirés à quatre
épingles. Ils ne se souviennent plus de leur propre enfance,
où le repas du dimanche se terminait par des cris, des
pleurs, des règlements de comptes et des bouderies.
Aujourd’hui, les adolescents refusent de manger avec leurs
parents, s’enferment dans leur chambre, font un boucan de
tous les diables avec une sono débridée, se nourrissent de
chips et de Coca-Cola. S’ils adressent encore la parole aux
parents, c’est pour réclamer de l’argent.

Troisième argument. Il faut préserver le repos des
travailleurs. «En conséquence», il faut que tous les
travailleurs s’arrêtent le même jour. Mais, dans ce cas, ils ne
pourront pas dépenser l’argent qu’ils ont gagné, sinon le
samedi dans des magasins surchargés, servis par d’autres
travailleurs débordés par ce jour de pointe. D’ailleurs, il faut
bien que des travailleurs continuent le dimanche pour
assurer les transports, les hôpitaux, les restaurants, les
théâtres, les cinémas, la police, les stations-service. Donc,
on ne peut pas proclamer le dimanche jour de repos
universel, sauf à retourner au concept du sabbat où il n’est
même pas question d’allumer une lampe.

Pour neutraliser toutes ces arguties, la solution actuelle
consiste à organiser des abcès de fixation. Les magasins
sont fermés sauf ceux qui se trouvent dans les gares, les
aéroports, les stations-service et les lieux touristiques. Le
principe est sauf, puisque les commerces sont restreints aux
lieux où l’on travaille de toute façon. Les clients sont
simplement astreints à un déplacement supplémentaire.
L’hypocrisie a toujours été l’hommage rendu par le vice à la
vertu. Et, lorsque celle-ci est impraticable, l’hypocrisie est le
dernier moyen de sortir de ses propres contradictions. Mais
ce moyen est précaire: si on en parle trop, on finit par
découvrir qu’il est vicieux.

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