L'ÉDITORIAL

Kalachnikov avenue

Bon sang. Voilà que Jean-Charles s'est pris une rafale de
kalachnikov dans un accrochage entre deux milices
rivales fribourgeoises. Voici Amandine affamée par
l'attaque des criquets sur les récoltes du Gros-de-Vaud.
Et Manuela atteinte par le choléra pendant sa fuite dans
les Alpes... Allez, arrête ton char, mon vieux, c'est trop
gros pour être drôle. Justement, ça n'est pas fait pour
ça: la dernière campagne suisse de Médecins sans
frontières (MSF) a la gueule d'une grosse farce devant
laquelle personne n'ose rire. Parce que, MSF,
forcément, c'est admirable.

On voit bien ce que MSF nous signifie là: nous sommes
des mollusques ethnocentrés, plus capables de nous
projeter dans le destin des autres. Des nombrils
immobiles, qui n'ouvrent le coeur et le porte-monnaie
que lorsque l'affaire les concerne directement. La
preuve: on ne donne rien pour le dernier tremblement
de terre du Cachemire, parce que peu d'images
parviennent à nos salons et que ce n'est pas là qu'on va
bronzer.

Citoyen imbécile, tu es désespérant. Puisque tu n'es
plus foutu d'aller à l'horreur, c'est elle qui vient à toi.
Imagine un peu que tu sois torturé par «des rebelles
lucernois», traqué par des «troupes tessinoises», hein,
tu ferais moins le malin? Là, t'as enfin compris que la
violence te concerne, que le monde, c'est toi?
Non, ce n'est pas comme ça qu'on a envie de
comprendre. Par le ridicule et l'insultant. Par ces canaux
de facilité de plus en plus utilisés dans la pub mais aussi
dans les médias, désemparés par l'ampleur de leur
mission, qui croient intelligent de se lancer dans la
compétition aux «et si»: et si un tsunami laminait
Lavaux, et si une tornade détruisait La Chaux-de-Fonds?
Absurde.

La campagne MSF fait parler d'elle et cela lui suffira
pour gagner des trophées. Pendant ce temps, elle aura
pris la responsabilité d'amplifier la dérive socioculturelle
qui préfère le casting au réel, la photo studio à la prise
sur le vif et, surtout, le visage blanc à la face noire.
Etrange et effrayant paradoxe qui veut que, pour aller
«soigner ailleurs», Médecins sans frontières ait choisi de
rétablir... des frontières.

Ariane Dayer

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